Auto-Oscopie N°1: Écrire…

 

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Écrire .

Former les lettres du mot le rend déjà redoutable.

Et pourtant, malgré la guerre que me déclare ma propre appréhension, et la résistance chaque fois renouvelée de la page à entamer, l’envie d’écrire me tenaille.

Sachez bien que je n’emploie pas là écrire dans le sens noble : il n’y a, dans mon intention, aucune envie de briller ni de « réussir » dans cette activité. Écrire est déjà bien assez douloureux…

Mais quelque chose, là, au fond, demande à être craché et se retrouver signes serrés et organisés, pour prendre sens dans l’étrange immédiateté de la lecture.

Il me semble que l’écriture, bien au-delà du simple traçage de lettres en mots, puis en phrases, et du petit miracle de cette mise en signes des formes et des pensées, nécessite la pleine conscience de l’acte. Écrire pourrait être en effet une fonction naturelle de plus, et en rester là ; dans le confort des utilités .

Si ce n’est que l’acte perd toute innocence quand il devient un choix, choix qui proclame « J’écris » et qui implique de ma part une présence absolue.

Écrire devient un médium, au même titre que le dessin, la peinture ou la photographie, dès l’instant où je décide sciemment de l’affronter ou d’éprouver sa résistance, autant que de m’y laisser aller (ou mourir) toute entière à en être possédée.

 

Je n’ai probablement jamais cessé d’écrire depuis le jeune âge où j’appris à tracer les lettres et construire les mots sur du papier, avec le bonheur magique de reproduire ce que mon œil lisait comme une révélation miraculeuse. Je sais qu’enfant du « bout du monde », vivant  dans l’éloignement d’une contrée originelle et fantasmée, j’écrivais beaucoup. J’entretenais en particulier une abondante correspondance avec une nébuleuse d’amitiés d’enfants laissées au bord du chemin des nombreuses pérégrinations outremer de mes parents . Le service postal, comme une machinerie merveilleuse , permettait la mobilité des mots d’un pays à un autre, à travers toutes sortes de péripéties que j’imaginais aussi palpitantes que les romans de Jules Verne. Ce mystère fut à son comble lors d’une chaîne épistolaire à laquelle je participais et par laquelle j’échangeais chaque semaine des cartes postales avec des enfants inconnus de différents points du globe.

 

Mais rares furent pour moi ces moments d’écriture désirée, décidée en tant qu’écriture à part entière, où chaque mot est pesé, façonné pour devenir une expérience inoubliable, un cadeau destiné au Lecteur « rêvé » ; ces instants de grâce et de partage dans l’acceptation totale « d’être » cette écriture et d’être lue comme un livre ouvert.

Ainsi, j’ai le souvenir d’une rédaction écrite à l’âge de huit ans, où je décrivais, avec moult détails et une dévotion certaine, mon grand-père, homme modèle parmi tous les modèles. J’avais, dans ce texte, mis un soin tout particulier à détailler sa ressemblance frappante avec la momie de Ramsès II vue lors d’un récent voyage au Caire ; Ramsès II, impressionnant d’éternel par son sommeil paisible, mais à la fragilité suspendue au geste du bras replié sur l’épaule dans un rêve arrêté. Je plaçai ainsi tout naturellement mon aïeul parmi les légendes, dans une sphère qui n’était plus tout à fait celle des vivants, ni encore celle des morts, peut-être dans ce vestibule merveilleux qui est celui des icônes.

Mon professeur, personnage sans véritable réalité que je n’avais jamais rencontré car j’étudiais par correspondance, en fut très impressionné, mais ne mesura pas, je pense, toute la portée de cette comparaison.

 

J’ai retrouvé également, au fond d’un vieux carton, une nouvelle écrite à l’âge de quatorze ans, écriture appliquée et écolière à l’encre bleue sur un papier quadrillé relié par des fils. La nouvelle s’intitule « Monsieur Dupont a des remords ». Elle relate une histoire vraie, rapportée par un de mes oncles qui la tenait de son tailleur juif, ancien déporté. Le récit absolument atroce, où la mort se présente sous ses plus abominables oripeaux, où la nature humaine se révèle  dans ses aspects les plus sordides, tomba dans mes jeunes oreilles comme l’incitation impérieuse de le coucher sur le papier, de le conjurer, voire en neutraliser l’horreur par un acte d’écriture.

 

Je connais toujours ce texte. Comment aurais-je pu l’oublier ? Mais à ce jour, je n’ai encore pu en relire les lignes écrites il y a si longtemps.

N’étais-je pourtant pas, moi-même, le lecteur auquel je destinais ce texte à travers le temps ? Un lecteur de maintenant dont le temps n’est pas encore venu.

Car, si à cette époque, j’écrivais avec l’inconscience de ma jeunesse, tournée vers ce futur si vaste, en amont d’une vie infinie, il me semble, à présent retourner mes yeux vers l’arrière. Écrire maintenant revient à se projeter vers l’aval d’un présent où je ne suis plus tout à fait, faire trois pas en avant vers là où je ne me trouve pas encore, mais dans un lieu que j’occupe déjà.

 

 

Depuis trois ans et quatre mois, je m’appelle Gertrude au gré des mots, mêlant mes souvenirs  au vide d’une boîte contenant tous les possibles. Je me joue de la fiction et joue la confusion, provocation que j’adresse à moi-même à travers mes lecteurs virtuels :leurs yeux sont autant de miroirs qui me renvoient à l’abyme.

 

 

Gertrude


 

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26 réflexions sur « Auto-Oscopie N°1: Écrire… »

  1. Le Pouvoir des traces

    C’est l’histoire d’une petite fille qui a tellement peur de déplaire

    qu’elle s’applique avec ardeur

    et avec cette lenteur qui exaspère sa mère.

     

    Elle s’obstine à écrire soigneusement.

    Elle s’acharne à calligraphier des lignes

    malgré la plume qui résiste et crache sa colère

    en taches indélébiles qui maculent à la fois ses doigts.

     

    Mais bientôt elle l’apprivoise tant et si bien

    que sa maîtresse lui confie de recopier un texte

    car elle a une bien jolie écriture.

     

    Ses efforts portant ainsi leurs fruits,

    elle les poursuit et se met à recopier sur des cahiers

    des recettes de cuisine, des chansons, des poésies,

    une liste de gros mots même…

     

    Cent fois sur la feuille elle trace ses traits élégants,

    en pleins et déliés danse son écriture.

     

    C’est alors qu’elle entend la musique des mots

    Au point qu’elle décide de les faire chanter.

     

    Et voici son premier poème :

                      Le petit faon mystérieux

                       Tout étonné de voir l’été

                       S’en vient d’un bond périlleux

                       La belle vie va commencer

     

    Elle a neuf ans et son petit frère vient de naître.

     

    Et aujourd’hui, si elle dessine des musiques de mots,

    c’est pour les entendre mais aussi pour les fredonner

    aux oreilles de son père et de ses frères.

  2. Vous savez que vous êtes dans le blog des miracles, cher Péregrinus, et que les miracles apparaissent à ceux qui veulent bien y croire. J’ai toujours cru que vous reviendriez voir Gertrude. Et écrire est un acte magique, dont je sais que vous avez le pouvoir.

    Cette boîte de nuit n’a pas encore dit son dernier mot; venez donc faire un tour de valse et n’oubliez pas votre sublime musique romantique.

  3. Peregrinus s’en est allé enlevé par un mystérieux maitre puce, reste la dépouille lumineuse de cet amour en cage…

    Cela me rappelle mon enfance et le doux jardin perdu de ma grand-mère: c’est une des plantes les plus enigmatiques que je connaisse.

  4. …il y a si souvent dans mes pensées ce cher Peregrinus….

                                                Ah!….Walpurgis et ses magies ,ces lieders allemands si beaux….

    Vous êtes extraordinaire Gertrude !!!!!!!!!!!!

                                                  Ecrivez encore      ….. ( je reviens très vite vous lire et relire ,là ,pour l’heure trop de délire en mon fol esprit ….)

  5. J’aime beaucoup ce texte, je vous comprends tellement.

    Et comme disait Voltaire: « L’écriture est la peinture de la voix »

    Continuez à écrire de beaux textes comme celui-ci, bravo!

  6. Merci, mon très cher Émile; je suis pourtant bien loin de rivaliser avec vos chroniques.

    Même si les compliments sont injustifiés cela fait toujours plaisir, mais pas autant que de vous voir revenu dans mon blog!

  7. Confidence pour confidence (qui ne surprendra pas Gertrude) :

    « Il faut mettre sa peau sur la table, car la vraie inspiratrice c’est la mort. »

    Louis-Ferdinand CELINE (Entretiens)

  8. « Écrire devient un médium, au même titre que le dessin, la peinture ou la photographie, dès l’instant où je décide sciemment de l’affronter ou d’éprouver sa résistance, autant que de m’y laisser aller (ou mourir) toute entière à en être possédée. » PUTAIN ça C’esT BIEN DIT GERTRUDE ! CHAPEAU !  Mon cousin Machefort sera jaloux d’la formule !

  9. Ecrire…

    Faire vivre ce qui n’est pas et abolir ce qui n’est que trop !

    Ombres dans un miroir, reflets ondoyants, insaissables, écho à peine entendu, sitôt dissipé – regret et espoir mêlés…

    Bien à vous.

    P.

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