L’école et moi: L’exception au Capitaine n°10.

 

3980831Une petite photo (que je ne connaissais pas) trouvée par hasard  sur un site Internet. Il est mentionné qu’il s’agit de la 5ème1 au Lycée Jules Ferry à Tananarive. Je suis la deuxième en bas en partant de la droite. La première en bas en partant de la droite est Chantal*. La grande blonde* au milieu en haut est celle qui se moquait et avec qui je me suis battue.

L’école et moi.

Entre l’école et moi c’est une affaire compliquée, et ce depuis toujours. Dès les premiers jours le divorce fut consommé ; elle s’appelait Miss Vilain, c’était à Khartoum ; et cette première et seule maitresse, au nom malencontreusement signifiant, changea mon destin. Je restai exactement une semaine à l’école maternelle ; une semaine à hurler en continu. Je ne sais qui, de Miss Vilain ou mes parents, décidèrent qu’il y avait entre l’école et moi, un problème trop difficile à gérer dans l’immédiat.

Je fus ainsi confiée à une nounou dont j’ai oublié le nom mais qui m’a laissé le souvenir d’une grande silhouette drapée de noir. Puis à Madagascar, il y a eu Delphine, puis d’autres après. Delphine m’a particulièrement marquée. Je l’adorais et l’admirais. J’appris beaucoup auprès d’elle et je suis persuadée que c’est grâce à des personnes comme elle que j’ai acquis la curiosité qui me fait encore avancer. Je la suivais partout : au village quand elle allait converser en malgache avec ses copines, au marché quand elle allait négocier la viande ou les œufs  (elle exigeait, avant de les acheter, que ces derniers soient plongés dans l’eau, et s’ils flottaient, elle les refusait car ils étaient fécondés). Je m’intéressais aussi de très près à toutes ses activités, au repassage avec le fer à charbon qui nécessitait d’entretenir un foyer en continu, à l’entretien du poulailler, au cirage du parquet avec une noix de coco.

Alors que ma sœur ainée suivait une scolarité tout à fait normale à l’école primaire du village, je n’allais toujours pas à l’école.

Quand mes parents rentraient du collège, ils m’apprenaient à lire, écrire et compter. Mes parents étaient instituteurs et avaient passé une certification pour enseigner au collège ; ils se partageaient à deux l’enseignement dans un minuscule établissement de brousse dont ils furent les premiers professeurs. Mon père enseignait les mathématiques, les sciences, la physique chimie et la musique, ma mère le français, l’histoire-géographie, l’anglais et le dessin. Leurs élèves, dont le nombre ne dépassait pas la dizaine, tous niveaux confondus, étaient souvent à la maison : Tous ensemble, nous cueillions des fruits, goutions, ou faisions de la musique dans une ambiance familiale et chaleureuse.

J’étais la petite fille la plus heureuse du monde. J’apprenais à tracer mes lettres avec un immense plaisir et je me souviens encore des cahiers que je remplissais d’écritures en plein et en délié avec une plume trempée dans l’encre. Je conciliais, sans aucune difficulté, ces apprentissages scolaires avec ma vie à la maison, partagée entre le jeu et l’observation de toutes sortes de phénomènes, des activités de ma nounou à la vie des fourmis et des caméléons dans le jardin. J’adorais dessiner et bricoler ; le parcours de mes parents nous amena à vivre un an au bord de l’océan dans un village perdu au bout d’une piste impraticable et ravitaillé une fois par semaine par un petit avion. Je collectionnais les étiquettes en bois des colis de nourriture que recevaient mes parents, j’en faisais des petits bateaux qui voguaient sur la mer ; j’avais également appris à sculpter des pistolets dans les racines d’ilang-ilang.

Quand j’eus environ sept ans mes parents m’inscrivirent à l’école par correspondance, au CNTE. Je recevais chaque semaine du travail à faire que j’accomplissais avec enthousiasme avec ou sans l’aide de mes parents. Je progressais rapidement et à dix ans je pus passer l’examen d’entrée en sixième. J’en ai peu de souvenir sauf que, bien plus pour mes parents que pour moi-même, les choses sérieuses commençaient ; et qu’il n’était plus possible d’envisager de continuer ainsi cette vie d’enfant à la maison.

L’année de mes dix ans fut celle des grands bouleversements : la carrière de mes parents les amenait à se rapprocher de la capitale et nous n’étions plus qu’à soixante kilomètres de Tananarive. Ma sœur qui était pensionnaire en France pour ses études secondaires (elle le reprocha longtemps à mes parents mais ceci est une autre histoire) pouvait à présent revenir à Madagascar pour son entrée en troisième. Et moi je rentrai en sixième. Je me retrouvais donc avec ma sœur pensionnaire au Lycée Jules Ferry à Tananarive et pour la première fois véritablement à l’école. Un lycée de filles où nous étions en uniforme et devions obéir à un règlement strict. J’avais dix ans et l’année me sembla une éternité. Je pleurais tous les soirs. Je ne me lavais pas. Je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, à ce qu’on attendait de moi. J’ai l’image d’un cartable avec un entassement de cahiers tout cornés et froissés. Mes souvenirs de cette année sont en même temps confus et douloureux : une nourriture infecte, une mauvaise odeur qui trainait dans le dortoir, les moqueries de mes camarades.

J’étais débile, j’étais un cancre, j’étais sale, je ne faisais rien, je ne comprenais rien ; c’était l’image que je renvoyais à l’évidence aux autres et il me semble que j’avais, sans pouvoir vraiment y faire grand chose, une certaine conscience de cet état ahuri. J’étais même convaincue de mon peu de légitimité en ces lieux. Ainsi la professeur d’anglais dont la fille était dans la classe, assise au premier rang, elle s’appelait Mme Beck, m’avait placée au fond de la classe (je ne bougeais pas) et m’avait dispensée de tout exercice ou participation. J’étais abandonnée à ma passivité ; à la seule contemplation d’un monde qui me restait étranger. Les autres ne se rendaient compte de rien, ne soupçonnaient rien derrière cette façade, se contentaient d’en rire et de passer à autre chose. Moi, je regardais, j’avais de moins en moins envie d’agir, me persuadant de la normalité de la situation. Mes parents, eux, alertés par le lycée, s’inquiétèrent de cet état, obtinrent de nous sortir, ma sœur et moi, non seulement tous les week-end mais également les jeudis, ce qui représenta pour eux beaucoup d’aller-venus entre Mantasoa et Tananarive. Pourtant ils ne prirent jamais conscience de ce que je ressentais. J’étais heureuse de les voir mais n’étais pas réconfortée tant qu’il me fallait retourner au lycée.

Mais ce qu’ils ont pu percevoir de ma souffrance, il me semble que pour ma sœur ainée les choses se déroulaient mieux, les a probablement motivés à demander leur mutation pour Tananarive ; je passai en cinquième, sûrement grâce à eux et à leurs longues discussions avec mes professeurs. Et malgré mon nouveau statut d’externe et le fait que nous habitions à cent mètres du lycée, je restais tout aussi peu en phase avec ce qui s’y passait. J’étais de plus en plus perdue, de plus en plus à l’écart. Mes camarades m’avaient trouvé un surnom : « Lame Gillette » synthèse entre mon prénom Juliette et ma maigreur. Je redoublai ma cinquième. Je me retrouvai à « l’âge normal » avec d’autres camarades. Lors de cette deuxième cinquième je passai de la place de dernière de la classe à la place de première. Le professeur de mathématiques pensait que c’était mon père qui me faisait mes devoirs. Non, je venais juste de comprendre que la seule voie possible à l’école était l’adaptation. Je m’étais adaptée. J’étais toujours moquée mais un peu plus respectée ; je m’étais même battue au sang avec une grande blonde avec des grandes tresses*. C’est la dernière qui m’appelât « Lame Gillette ». J’avais même une amie, Chantal*. J’avais enfin ma place mais conservais une certaine distance avec l’école ; chaque jour, je n’avais qu’une hâte, c’était la quitter, retrouver ma chambre pour lire, dessiner ou bricoler. Le jour où, (j’étais en quatrième), un cyclone s’abattit sur la ville et où nous vîmes le toit du lycée s’envoler, un espoir fou m’envahit : celui de ne jamais y remettre les pieds ! L’année de quatrième fut marquée par la révolution culturelle malgache qui se solda dans le sang par l’instauration d’une dictature ; l’année scolaire se termina en catastrophe, nous dûmes repartir précipitamment en France après dix ans de bonheur dans ce merveilleux pays de Madagascar. J’en ressentis à quatorze ans un véritable déchirement.

Mes parents se retrouvèrent enseignants dans le collège d’une petite ville de Gironde ; je fus scolarisée dans le même établissement. Ce fut ma dernière année d’école. J’avais de très bons résultats mais me sentais à nouveau terriblement à part : en même temps fille de profs et étrangère à tous ces camarades qui se connaissaient depuis l’enfance. Cette période de quelques mois fut transitoire. Mes parents en deuil de Madagascar, redemandaient leur mutation, le plus loin possible disaient-ils. Nous nous retrouvâmes l’année suivante au Vanuatu ; à l’époque ce minuscule archipel se nommait les Nouvelles Hébrides. J’y passai le reste de mon adolescence et c’est avec un bonheur sans égal que je poursuivis mes études secondaires par correspondance. Mes parents n’insistèrent pas pour me mettre pensionnaire à Nouméa comme cela aurait pu se faire. En seconde, première et terminale, le travail par correspondance était considérable à l’image de ces énormes liasses de documents qui arrivaient par la poste chaque semaine. Tout devait se faire par écrit. Je m’y attelais avec enthousiasme et me restreignais à un emploi du temps rigoureux. À sept heures j’étais devant ma table, à midi je déjeunais et reprenais à treize heures trente ; je finissais tôt pour aller à la plage. Mes vacances calquées sur celles de la métropole étaient inversées par rapport à celles de mes parents qui enseignaient dans l’hémisphère sud : pendant leurs vacances, je travaillais pendant qu’ils se promenaient, trainais mes liasses dans les pays qu’ils visitaient. Par contre je passais mes grandes vacances dans un petit ilot chez les parents d’une amie, à pécher, chercher des coquillages, cultiver des melons et des tomates sous les cocotiers. Ces études par correspondance devaient impliquer un travail personnel bien plus important que celui d’un lycéen normal, mais j’appréciais la liberté et l’autonomie qu’elles m’offraient dans leur mise en œuvre ; une autonomie totale dans laquelle mes parents n’ont jamais interféré. J’appréciais également la relation épistolaire que je tissais avec mes professeurs. Le fait de n’avoir jamais vu la tête de mes professeurs, également le sentiment de faire partie d’une grande nébuleuse d’élèves étudiant par correspondance de par le monde me convenait pleinement.

Au bout de ces trois ans, je partis passer mon baccalauréat en France et j’y restai pour entamer des études de médecine. Je voulais devenir médecin sans frontières telles ces personnes qui affrontaient les pires conditions pour aller soigner des gens dans les endroits les plus reculés du monde, et pour lesquelles j’avais la plus grande admiration. Or la réalité de la faculté de médecine, la foule d’étudiants qui s’y pressaient, l’esprit de compétition, les mesquineries réservées aux premières années me firent vite changer d’avis. J’y restai un an et demi. Et au bout de six mois d’errance, je rentrai à l’École des Beaux Arts un peu sur un coup de tête, presque par hasard. Il faut dire que depuis mon enfance, du plus loin que je me souvienne, je n’avais cessé de dessiner, peindre et bricoler.

Dans cette école des Beaux Arts de province je me sentis tout de suite chez moi. Malgré des objectifs pédagogiques flous voire douteux, un tiraillement entre différentes « chapelles » d’enseignants et les conflits entre eux qu’il était difficile d’ignorer, des relations professeurs-élèves qui pouvaient devenir ambiguës, des psychodrames permanents, je trouvai en ces lieux tout ce à quoi j’avais aspiré, la liberté et la possibilité d’une expression personnelle. C’était comme la conséquence logique de mon parcours compliqué à l’école. J’y passais six années mouvementées et passionnantes, dont il fallut ensuite faire le deuil, une fois mon diplôme passé.

Je pensais en avoir fini avec l’école. Mais quelques années plus tard je la redécouvris à travers mes enfants. Judith adora l’école d’emblée et le même plaisir d’y aller et d’y être l’accompagna de la maternelle au lycée ; elle s’épanouissait dans ce milieu collectif; toujours curieuse d’apprendre de nouvelles choses, elle était une élève brillante et extrêmement exigeante envers ses résultats qu’elle n’envisageait même pas moyens. Emma, par contre, n’eut pas le même intérêt pour l’école. J’étais déchirée chaque matin d’amener quasiment de force cette petite fille en pleurs, désespérée à l’idée de se rendre à l’école. Je reconnaissais là ma propre panique d’enfant et en avait l’estomac noué. La souffrance d’Emma me poursuivait toute la journée et je dus me faire violence pour ne pas céder à l’envie de la retirer de l’école comme mes parents l’avaient fait pour moi. Malgré le peu d’écoute et de compréhension rencontrés chez ses institutrices, je m’obstinai à penser que l’école serait bénéfique à mon enfant et lui apporterait ce qui avait manqué dans mon apprentissage de la vie ; en particulier ce que mon compagnon désigne avec humour ma case manquante d’expérience de cour d’école. Je réussis mon pari car Emma s’adapta peu à peu à l’école et y fit preuve à son tour de véritables facilités d’apprentissage ; mais elle garda une distance, voire une suspicion envers l’école et ses acteurs, réussissant dans ses études mais n’entrant pas dans une complète adhésion avec elle. Je crois avoir transmis à mes enfants une certaine défiance du système éducatif et de ses limites, la faculté de détecter et de mettre en débat son pouvoir de formatage tout en tirant profit de ses richesses.

Je descends d’une lignée d’enseignants : mes grands parents paternels étaient instituteurs, ma grand-mère maternelle, mon père, ma mère également, une grande partie de mes oncles et tantes étaient dans l’enseignement. Ma sœur ainée et mon petit frère sont aussi professeurs. J’ai toujours eu un immense respect pour le métier d’enseignant qui tient plus de l’engagement que du simple emploi. Je pense être riche de ses valeurs et de sa culture transmise par mes ascendants. Mais j’étais surement la seule dans la famille à avoir juré de ne jamais exercer ce métier. Et pourtant c’est bien ce que je fis un jour ; nécessité oblige d’une vie à quatre qui roulait péniblement sur le seul salaire sporadique de l’un et les ventes encore plus improbables des productions picturales de l’autre. Mettant dans la balance ce qui étaient de mes compétences et de mes diplômes, je décidai que la meilleure manière de les utiliser était de passer les concours de l’Éducation Nationale pour devenir professeur d’Arts Plastiques. C’est avec un enthousiasme insoupçonné que je me remis sur le tard à étudier et contre toute attente et au delà de tous mes espoirs je réussis les deux, CAPES et agrégation, sans pour autant être passée par l’université. Je mets une part de cette réussite sur le compte de mon parcours atypique qui me donnait un profil un peu différent et surement moins « formaté » que la plupart des candidats engagés dans la préparation aux concours.

C’est ainsi que je retournai dans la cour d’école, mais cette fois par la grande porte ; une cour d’école dont le son va toujours chercher chez moi, fugitivement, je ne sais quelle angoisse tapie dans ma mémoire.

De mon métier actuel, je ne dirai rien ici, si ce n’est qu’il faut l’exercer avec humilité, bienveillance et écoute et qu’il ne faut jamais perdre de vue les dérives possibles du pouvoir qui nous est conféré face aux élèves.

Je sais également que si je n’avais pas plaisir à exercer ce métier, je l’aurais abandonné depuis longtemps.

Serait-il ma revanche sur l’école ?

Juliette Charpentier, Paris, 9 avril 2017

8 pensées sur “L’école et moi: L’exception au Capitaine n°10.”

  1. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre parcours à cœur ouvert, et j’ai ressenti chez vous une sensibilité et une fracture qui m’inspirent une profonde empathie.
    Très sincèrement.

  2. J’ai eu également beaucoup de plaisir à vous lire. Votre parcours insolite, a fait de vous la femme créatrice que vous êtes à présent. Je comprends mieux votre attrait pour les coquillages en vous lisant. Mon empathie pour vous, date depuis quelques années maintenant et ce récit de vos jeunes années est très touchant. Bien à vous Juliette.

  3. J’ai lu ce vécu avec émotion et me faisant la réflexion que l’école et l’enseignement devraient peut-être un peu plus se rapprocher de votre éducation; même s’il vous manque « la case d’expérience de la cour de récré », l’école sert trop souvent d’ outil à placer chaque enfant dans une case, sans leur donner les moyens d’en sortir.
    J’étais instit, et moi aussi fille de prof de maths et d’institutrice, et mes grands parents maternels étaient instits.
    Merci pour ce vif témoignage.

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