{"id":216,"date":"2016-04-17T00:00:00","date_gmt":"2016-04-16T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/la-chair-de-gertrude-p867462\/"},"modified":"2016-11-01T13:38:56","modified_gmt":"2016-11-01T12:38:56","slug":"la-chair-de-gertrude-p867462","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/la-chair-de-gertrude-p867462\/","title":{"rendered":"La Chair de Gertrude."},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">\u00a0<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<div style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">\u00c0 Alain Borer, mon \u00ab <em>Ma\u00efeute<\/em> \u00bb<\/span><\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Amiti\u00e9 d\u00e9finitive<\/span><\/strong><\/span><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">\u00ab <em>Le voyage commence quand on est arriv\u00e9<\/em> \u00bb<\/span><\/strong><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><br \/>\n<span style=\"font-size: 10pt;\">Alain Borer, <em><br \/>\nRimbaud en Abyssinie<\/em><\/span><\/span><\/strong><\/span><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">La Chair de Gertrude<\/span><\/strong><\/span><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Alain Borer, po\u00e8te, \u00e9crivain, \u00e9minent rimbaldien, fut mon professeur \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts.<br \/>\nIl me fit deux cadeaux. Le premier fut le texte de Balzac, <em>Le chef d\u2019\u0153uvre inconnu<\/em> que je d\u00e9couvris gr\u00e2ce \u00e0 lui quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante ; le deuxi\u00e8me fut un <a href=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/dedicace-et-texte-dalain-borer\/\"><span style=\"text-decoration: underline;\">texte<\/span><\/a> qu\u2019il \u00e9crivit au sujet de mon travail \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une de mes premi\u00e8res expositions quelques ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p>Quand je lus <em>Le Chef d\u2019\u0153uvre inconnu<\/em>, ma pratique se concentrait essentiellement sur l\u2019exercice de l\u2019autoportrait ; une d\u00e9marche initialis\u00e9e\u00a0 plus probablement par un raisonnement intellectuel que par une v\u00e9ritable pulsion picturale. En effet, il me semblait que l\u2019autoportrait constituait le passage incontournable \u00e0 l\u2019entr\u00e9e en peinture, qu\u2019il se devait de commencer et de clore chaque cycle de la carri\u00e8re d\u2019un peintre, et \u00e0 l\u2019image du parcours de Rembrandt, en jalonner les \u00e9tapes. Comme si ce face-\u00e0-face \u00e9tait en m\u00eame temps le lieu originel, le retour sur soi, la mise au point n\u00e9cessaire, et la renaissance du peintre ph\u00e9nix. C\u2019\u00e9tait, \u00e0 ce moment de ma vie, l\u2019exp\u00e9rience initiatique qui d\u00e9ciderait de mon \u00e9tat de peintre. C\u2019est avec une pr\u00e9tention certaine et l\u2019arrogance de mes vingt ans que je me donnai l\u2019ambition de cette confrontation.<br \/>\nCe fut une exp\u00e9rience douloureuse, presque humiliante. Je compris vite qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019exercice apor\u00e9tique de la ressemblance, et qui plus est la sienne, la peinture ne s\u2019offrait pas \u00e0 n\u2019importe quel passant, \u00e9tait-il muni du pinceau le plus luxueux. L\u2019avais-je prise pour une catin \u00e0 l\u2019entreprendre ainsi et \u00e0 croire qu\u2019elle livrerait ses secrets \u00e0 ma na\u00efvet\u00e9 ?<br \/>\nL\u2019essentiel m\u2019\u00e9chappait : je n\u2019avais pas vu le lien organique que la peinture entretenait avec cette repr\u00e9sentation impossible de mon apparence, image qui se d\u00e9robait \u00e0 mes yeux chaque fois que je pensais la saisir, oscillant entre le constat objectif n\u00e9cessaire et la tentation du fantasme de mon aspect physique. Je r\u00e9coltai dans ma vanit\u00e9 toute l\u2019impuissance que me conf\u00e9rait cette entreprise autocentr\u00e9e et complaisante que je confondais avec l\u2019autoportrait. Mon pinceau et mon esprit s\u2019acharnaient en vain \u00e0 la ressemblance que je n\u2019imaginais pas autrement qu\u2019affaire de surface, sur laquelle la peinture ma\u00eetris\u00e9e et dompt\u00e9e devait s\u2019assembler dans l\u2019ordre et les effets que j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9s.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait sans compter sur la r\u00e9sistance de la peinture, mati\u00e8re cruelle qui a t\u00f4t-fait de faire basculer le peintre dans le path\u00e9tique de la \u00ab cro\u00fbte \u00bb, r\u00e9sidu pitoyable de son impuissance, si bien visit\u00e9 par G\u00e9rard Gasiorowski. Fallait-il que j\u2019en arrive \u00e0 buter sur la min\u00e9ralit\u00e9 de la cro\u00fbte, \u00ab <em>muraille de peinture<\/em> \u00bb du tableau de Frenhofer , sur \u00ab\u00a0<em>l\u2019emmurement du sujet dans la peinture\u00a0\u00bb<\/em> \u00e9voqu\u00e9 par Georges Didi-Huberman dans <em>La peinture incarn\u00e9e<\/em>, pour entrevoir l\u2019incontournable connivence que devait tisser la peinture avec la labilit\u00e9 de la physionomie que je tentais de fixer .<br \/>\nL\u2019autoportrait est une entreprise aveugle o\u00f9 il est impossible de se faire \u00ab face \u00bb, de \u00ab s\u2019envisager \u00bb. Dans la sym\u00e9trie de l\u2019image sp\u00e9culaire, l\u2019aspect est fuyant ; ma perception h\u00e9sitait entre la vision d\u2019une image capt\u00e9e par surprise non \u00ab reconnue \u00bb, et celle, opportuniste, d\u2019une image contr\u00f4l\u00e9e, donc corrig\u00e9e dans le miroir. Il en \u00e9tait de m\u00eame de la couleur de la peau, indissociable de la chair sous-jacente, peau qui ne peut pas \u00ab <em>\u00eatre r\u00e9duite \u00e0 sa seule surface<\/em> \u00bb (Georges Didi-Huberman ), qui \u00ab\u00a0 <em>h\u00e9site toujours entre le t\u00e9gument et le derme<\/em> \u00bb et dont la couleur\u00a0 \u00ab <em>incarnat<\/em> \u00bb, donc en confusion avec celle de la chair, est un \u00ab <em>entrelacs\u00a0 des trois couleurs primaires<\/em> \u00bb. Cette mouvance du visage et du corps est en m\u00eame temps effet et cause de la plasticit\u00e9 de cette chair dans sa forme et son coloris. Autant mon \u0153il perdait les traits de cette physionomie aux mouvements incessants, autant mon pinceau modelait sans rel\u00e2che la mati\u00e8re de la peinture, faisait et d\u00e9faisait la forme, composait et d\u00e9composait la couleur. Combien de fois ai-je r\u00e9p\u00e9t\u00e9 la litanie de la phrase de C\u00e9zanne : \u00ab\u00a0 <em>Quand la couleur est \u00e0 sa richesse, la forme est \u00e0 sa pl\u00e9nitude<\/em> \u00bb ? Combien de fois ai-je \u00ab <em>jet\u00e9 l\u2019\u00e9ponge<\/em> \u00bb sans obtenir le miracle d\u2019Apelle ?<\/p>\n<p>Il me semble que je suis \u00ab entr\u00e9e \u00bb en peinture le jour o\u00f9 j\u2019ai confondu la chair et la peinture, o\u00f9, simultan\u00e9ment, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 faire le \u00ab corps en peinture \u00bb et faire \u00ab corps avec la peinture \u00bb.<br \/>\nJe tiens \u00e0 ce terme \u00ab d\u2019entr\u00e9e \u00bb car il sous- entend une p\u00e9n\u00e9tration dans le sens \u00ab s\u2019introduire \u00bb\u00a0 mais aussi la fusion amoureuse et \u00e9rotique, et au-del\u00e0 de l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration charnelle, l\u2019abandon de soi et l\u2019acceptation de se laisser \u00ab poss\u00e9der \u00bb, d\u2019\u00eatre \u00ab habit\u00e9e \u00bb.<br \/>\nJe n\u2019ai pas la pr\u00e9tention\u00a0 d\u2019avoir r\u00e9ussi comme le Titien \u00e0 \u00ab<em>peindre avec de la chair<\/em> \u00bb (Lodovico Dolce), mais d\u2019avoir juste entrevue la sensation de la peinture en tant que chair, d\u2019avoir caress\u00e9 les formes avec mon pinceau en suivant les courbes des volumes et \u00e9prouvant leur r\u00e9sistance \u00e9lastique, en laissant aller ma vision au fond de l\u2019entrelacs de couleurs pour la d\u00e9composer mentalement.<br \/>\nPeindre, pour moi, commence toujours de la m\u00eame fa\u00e7on, c\u2019est-\u00e0-dire laborieusement, la peur au ventre ; puis je ne sais comment et pourquoi, un d\u00e9clic se produit, une sorte de basculement o\u00f9 la peinture co\u00efncide avec la repr\u00e9sentation, o\u00f9 la peinture se substitue \u00e0 la \u00ab chair \u00bb du mod\u00e8le, que ce dernier soit \u00eatre anim\u00e9 ou objet inerte. Mais ceci pour le meilleur ou pour le pire, car cette \u00ab possession \u00bb de la peinture peut amener ma r\u00e9alisation \u00e0 l\u2019effet satisfaisant comme elle peut la transformer en naufrage irr\u00e9versible, lui faisant perdre toute sa cargaison de construction de la forme et des valeurs, de justesse du trait et du coloris.<br \/>\nToute la difficult\u00e9 r\u00e9side en ce point d\u2019\u00e9quilibre o\u00f9 il faut \u00ab arr\u00eater \u00bb la peinture dans sa m\u00e9tamorphose, la suspendre dans un entre-deux, o\u00f9 la vision reste libre de la percevoir soit comme chair repr\u00e9sent\u00e9e soit comme chair de la peinture ; et c\u2019est dans cette oscillation entre l\u2019image et ce que Georges Didi-Huberman\u00a0 appelle le \u00ab <em>pan<\/em> \u00bb (<em>La peinture incarn\u00e9e<\/em>) que la peinture se produit, se donne. Aller trop dans le sens de la repr\u00e9sentation, \u00ab l\u00e9cher \u00bb la peinture, c\u2019est la r\u00e9duire \u00e0 un moyen, c\u2019est l\u2019enfermer dans l\u2019image en lui enlevant toute autonomie. Au contraire laisser aller la mati\u00e8re de la peinture, c\u2019est pi\u00e9ger ses desseins au profit de la s\u00e9duction r\u00e9tinienne de la d\u00e9goulinure , c\u2019est bloquer le regard \u00e0 la surface de sa cro\u00fbte, et en\u00a0 interdire la p\u00e9n\u00e9tration jusqu\u2019\u00e0 ce point d\u2019instabilit\u00e9 o\u00f9 la chair h\u00e9site, et o\u00f9 la \u00ab couleur chair \u00bb garde son caract\u00e8re informe essentiel. Car la peinture, tout comme la chair, est indissociable de la couleur ; couleur qui comme sous la peau ne peut se constituer que dans la profondeur du derme de la peinture, dans son \u00ab <em>tressage<\/em> \u00bb et ses \u00ab <em>replis<\/em> \u00bb (<em>ib.<\/em>)<\/p>\n<p>La \u00ab d\u00e9couverte \u00bb de la peinture, dans le sens de la \u00ab lev\u00e9e d\u2019un voile \u00bb, correspond pour moi \u00e0 une conjonction de circonstances qui en sont tout aussi bien les causes que les cons\u00e9quences.<br \/>\nAinsi, \u00e0 cette crois\u00e9e, je changeai mes proc\u00e9d\u00e9s d\u2019autoportrait, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, je posais nue pour un cours de photographie pour gagner un peu d\u2019argent et je lus le r\u00e9cit du d\u00e9sespoir de Frenhofer .<br \/>\nJusque-l\u00e0, j\u2019avais abord\u00e9 l\u2019autoportrait de mani\u00e8re assez classique, dans des mises en sc\u00e8nes un peu lourdes et anecdotiques ; je pris une tout autre direction : je commen\u00e7ai par photographier en noir et blanc mon corps nu en tension dans des postures contraintes, le mettant en sc\u00e8ne avec des \u00e9l\u00e9ments contrast\u00e9s tels des planches de bois brut, des oreillers ou des drap\u00e9s de tissus. Le corps ou le visage n\u2019\u00e9taient ainsi jamais vus en totalit\u00e9, fragment\u00e9s par le cadrage de la photographie ou par l\u2019interf\u00e9rence des accessoires. Je cherchais \u00e9galement dans ces prises de vue \u00e0 provoquer une ambigu\u00eft\u00e9 de lecture, \u00e0 montrer une forme d\u2019impudeur et en m\u00eame temps \u00e0 \u00e9vacuer le narcissisme auquel l\u2019exercice de l\u2019autoportrait m\u2019avait engag\u00e9 auparavant. \u00c0 partir de ces photographies, je peignais en couleur sur de petites toiles, repr\u00e9sentant mes fragments \u00e0 des \u00e9chelles diff\u00e9rentes, que j\u2019assemblais dans un ordre de composition qui n\u2019\u00e9tait pas celui du corps. Le r\u00e9sultat \u00e9tait celui d\u2019un puzzle \u00e0 l\u2019aspect hasardeux dont la forme g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9e par la ligne bris\u00e9e de l\u2019assemblage et les formats vari\u00e9s des ch\u00e2ssis. Les contacts entre les toiles provoquaient des rapprochements improbables entre les \u00ab morceaux \u00bb de corps et d\u2019\u00e9l\u00e9ments repr\u00e9sent\u00e9s.<br \/>\nCe dispositif fort compliqu\u00e9 \u00e9tait, il faut bien le reconna\u00eetre, un excellent pr\u00e9texte \u00e0 peindre en se d\u00e9barrassant du poids de la ressemblance ; celle de la forme et de la couleur. Ainsi la fragmentation \u00e9tait \u00e0 m\u00eame de me faire oublier le sujet. En peignant \u00e0 partir de clich\u00e9s noirs et blancs je pouvais, en ne me basant que sur le jeu des valeurs, r\u00e9inventer \u00ab l\u2019incarnat \u00bb de la chair et jouer \u00e0 ma guise de la balance des trois couleurs primaires.<br \/>\n\u00c0 ce propos, un de mes professeurs de couleur avait un terme bien \u00e0 lui pour d\u00e9signer la couleur incertaine et instable de ce triple m\u00e9lange d\u2019o\u00f9 sont issus tous les marrons, qu\u2019ils soient couleurs de terre, couleurs de chair ou couleur de merde. Il employait le mot \u00ab <em>m\u00e9tam\u00e8re<\/em> \u00bb auquel je n\u2019ai jamais trouv\u00e9 de d\u00e9finition correspondante au ph\u00e9nom\u00e8ne, mais dont la sonorit\u00e9 semblait contenir \u00e0 elle seule la gamme des m\u00e9tamorphoses d\u2019un magma originel.\u00a0 Ce vocable me poursuit depuis comme un secret de fabrication, comme le paradigme du myst\u00e8re de la peinture ; j\u2019en ai intitul\u00e9 une p\u00e9riode de ma pratique que j\u2019aurais s\u00fbrement l\u2019occasion d\u2019\u00e9voquer ult\u00e9rieurement.<br \/>\nJ\u2019exposais donc mon corps et \u00e9prouvais la chair, ou ma chair, de diverses fa\u00e7ons : poser nue me semblait paradoxalement moins difficile et p\u00e9rilleux que de me repr\u00e9senter ; je ne me suis jamais sentie plus prot\u00e9g\u00e9e du regard des autres que nue, ce qui ne signifie pas \u00eatre d\u00e9nud\u00e9e mais juste pr\u00e9senter son corps nu dans la simplicit\u00e9 de sa conformation ; non pas dans une pr\u00e9sence de chair sexu\u00e9e ou \u00e9rotique mais en tant que mati\u00e8re anatomique. Ma sensation \u00e9tait concentr\u00e9e dans les lignes de forces qu\u2019exigeait la pose, et g\u00e9n\u00e9rait, durant les longues minutes pendant lesquelles il me fallait tenir, une forme de m\u00e9ditation, un vide mental o\u00f9 je n\u2019\u00e9tais plus que ce corps dont je ressentais,parfois douloureusement, toutes les parcelles , oubliant compl\u00e8tement les personnes qui m\u2019entouraient, devenant totalement inaccessible.<br \/>\nLes autoportraits photographiques et picturaux \u00e9taient autrement plus impudiques ; pas seulement par les mises en sc\u00e8nes d\u00e9crites plus haut mais par l\u2019acte qui consistait \u00e0 me\u00a0 photographier ou \u00e0 me peindre ; ce sont deux activit\u00e9s que je n\u2019entreprenais que seule, sans pouvoir souffrir le regard des autres. Le r\u00e9sultat garde la trace un peu obsc\u00e8ne de ce sentiment coupable de l\u2019exposition extr\u00eame de soi, de l\u2019ouverture de ma\u00a0 propre chair. Car je per\u00e7ois l\u2019acte de peindre, et m\u00eame au-del\u00e0 de \u00ab l\u2019autorepr\u00e9sentation \u00bb, comme un acte obsc\u00e8ne, lors duquel je me projette en avant, quittant la s\u00e9curit\u00e9 de ma sph\u00e8re intime pour accepter de me voir expos\u00e9e sur la toile.<br \/>\nAinsi entre la \u00ab pr\u00e9sentation \u00bb de mon corps presque d\u00e9sincarn\u00e9e, la repr\u00e9sentation fragmentaire de ce corps dont je brouillais les pistes, et la constitution du corps de la peinture o\u00f9 je me r\u00e9incarnais, la lecture du texte de Balzac se fit par plusieurs entr\u00e9es : j\u2019\u00e9tais <em>Gillette<\/em> la jeune mod\u00e8le mais \u00e9galement la vraie femme qui rougissait de devoir montrer son corps, j\u2019\u00e9tais le corps enfoui de <em>Catherine Lescault<\/em> sous la peinture , j\u2019\u00e9tais la <em>muraille de peinture<\/em> qui laissait entrevoir la fragilit\u00e9 d\u2019un \u00ab <em>pied vivant<\/em> \u00bb, enfin, j\u2019\u00e9tais Frenhofer le peintre dont le <em>chaos<\/em> pictural \u00e9tait \u00e0 l\u2019image du d\u00e9sespoir.<br \/>\n\u00c0 ce moment de ma pratique, je re\u00e7us ce texte comme un message visionnaire : tout se passait dans les interstices entre ses diff\u00e9rents niveaux de lecture, dans le feuilletage extraordinaire du texte, en regard du feuilletage de la peinture qui n\u2019est que recouvrements successifs, de la mise en ab\u00eeme des \u00e9tats de mon corps o\u00f9 je me trouvais moi-m\u00eame \u00ab feuillet\u00e9e \u00bb, en m\u00eame temps peintre, mod\u00e8le et peinture, gagnant une sorte d\u2019\u00e9paisseur g\u00e9ologique. Et il me semblait que c\u2019\u00e9tait dans ce lieu \u00ab entre \u00bb que devait se produire l\u2019incarnation de la peinture. Cette conviction ne me quitta plus jamais.<\/p>\n<p>\u00c0 la p\u00e9riode durant laquelle je r\u00e9alisais mes peintures fragment\u00e9es, entrait en sc\u00e8ne dans mon paysage \u00e9tudiant un jeune professeur parisien, f\u00e9ru d\u2019art contemporain, et qui avait la ferme intention de bousculer les st\u00e9r\u00e9otypes provinciaux et poussi\u00e9reux que trimballait encore mon \u00e9cole dans ses collections de moulages antiques. Je me heurtai imm\u00e9diatement avec lui ; cela se passa d\u00e8s le premier regard : contrairement \u00e0 mes relations avec Alain Borer qui savait instaurer un climat de complicit\u00e9 avec les \u00e9tudiants, le contact avec cet enseignant fut toujours conflictuel, probablement passionn\u00e9, certes douloureux. Mais nous ne pouvions pas \u00e9viter de \u00ab nous chercher \u00bb ; il ne se passait pas un jour sans que, sous un pr\u00e9texte ou un autre, il ne v\u00eent \u00e0 l\u2019atelier voir mon travail. Pourtant, il me semblait que ma peinture, mais r\u00e9flexion faite, peut-\u00eatre encore plus ma personnalit\u00e9 que ma peinture, le h\u00e9rissait. J\u2019affichais \u00e0 son \u00e9gard une hostilit\u00e9 et un m\u00e9pris non dissimul\u00e9s, ce qui ne m\u2019emp\u00eachait pas d\u2019attendre, arm\u00e9e jusqu\u2019aux dents, sa venue avec impatience. Je produisais dans cette optique. Les sarcasmes fusaient, le ton montait tr\u00e8s vite. Un jour, sans le vouloir, lors d\u2019un \u00e9pisode particuli\u00e8rement violent, il me mit sur la piste d\u2019une d\u00e9couverte qui fut pour moi\u00a0 compl\u00e8tement d\u00e9cisive et infl\u00e9chit d\u00e9finitivement ma pratique.<br \/>\nJe raconte cet \u00e9v\u00e9nement dans le texte \u00ab <span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Judith ou l\u2019histoire d\u2019une collision initiale<\/em><\/span> \u00bb ; un \u00e9v\u00e9nement dont le premier avantage fut de me sortir du carcan de mon syst\u00e8me d\u2019autoportrait et du circuit ferm\u00e9 et un peu ass\u00e9chant de ce face-\u00e0-face sp\u00e9culaire. Je ne saurais trop remercier ce professeur que je ne nommerai pas par \u00e9gard pour lui, de l\u2019\u00e9lectrochoc involontaire qu\u2019il produisit dans ma pratique.<\/p>\n<p>En effet, \u00e0 partir de l\u00e0, le \u00ab feuilletage \u00bb essentiel de la peinture, son caract\u00e8re charnel, prit tout son sens pour moi.<\/p>\n<p>La reproduction noir et blanc de la <em>Judith I<\/em> de Klimt fut le point de d\u00e9part de ce nouveau parcours. L\u2019image et le dispositif dont je l\u2019entourai contenaient tous les possibles de la s\u00e9dimentation de sens et de mati\u00e8res que j\u2019allais mettre en \u0153uvre.<br \/>\nDans le tableau de Klimt, le corps en partie d\u00e9nud\u00e9 de Judith offre frontalement aux regards sa chair diaphane, en m\u00eame temps intacte et lascive ; il se substitue \u00e0 celui d\u2019Holopherne d\u00e9capit\u00e9, dont la t\u00eate dispara\u00eet, doublement sectionn\u00e9e par le cadre, dans le hors champ du coin inf\u00e9rieur droit,\u00a0 ; le carr\u00e9 que forme le collier d\u2019or de Judith d\u00e9solidarise du corps la t\u00eate de cette derni\u00e8re, et la maintient, telle une figure de madone extatique, dans la partie sup\u00e9rieure du tableau. Les cheveux, aur\u00e9ole de t\u00e9n\u00e8bres, d\u00e9coupent la courbe tranchante d\u2019un cimeterre en n\u00e9gatif qui s\u2019enfonce derri\u00e8re l\u2019or de la surface. Le d\u00e9cor, dor\u00e9 comme celui d\u2019une ic\u00f4ne, joue de la confusion des plans, glissant du paysage aux motifs du voile de Judith, et se joue de la profondeur illusionniste de la peinture.<br \/>\nLe sens \u00e9nigmatique de la\u00a0 reproduction noir et blanc de ce tableau (que j\u2019eus la possibilit\u00e9 de voir bien plus tard en vrai) \u00e9tait renforc\u00e9 par l\u2019opacit\u00e9 du texte allemand de l\u2019ouvrage dans lequel je l\u2019avais trouv\u00e9e. Je superposai sur cette image le sens du texte de <em>Judith<\/em> lu dans la <em>Bible<\/em>, livre\u00a0 aux pages fines et innombrables en \u00ab papier bible \u00bb ; papier qui n\u2019\u00e9tait pas sans rappeler le papier de soie des pages du livre de comptes dans lequel j\u2019avais soigneusement coll\u00e9 les reproductions de l\u2019ouvrage sur Klimt.<br \/>\nMes premi\u00e8res approches picturales furent tout de suite de l\u2019ordre de la superposition , du recouvrement et du palimpseste : je commen\u00e7ai ainsi \u00e0 peindre mes premi\u00e8res Judith sur des photocopies de cette image. Je retrace les \u00e9tapes de ce travail dans le texte \u00ab <span style=\"text-decoration: underline;\"><em>Judith ou l\u2019histoire d\u2019une collision initiale<\/em><\/span> \u00bb.<br \/>\nDu simple usage de la peinture \u00e0 l\u2019huile sur des supports traditionnels, je m\u2019int\u00e9ressai rapidement \u00e0 des mat\u00e9riaux et des supports diff\u00e9rents. Je jouais ainsi de l\u2019interaction des mati\u00e8res, et des extr\u00eames dans les natures, les poids et les formats des supports.Ces mat\u00e9riaux furent des rencontres sur mes chemins exploratoires, ou \u00e9taient directement en r\u00e9f\u00e9rence au tableau de Klimt ou au texte de <em>Judith<\/em>. Je ne savais pas \u00e0 quel point leur usage, et les tensions que je provoquais dans leur mise en \u0153uvre, allaient marquer ma pratique et deviendraient pour moi embl\u00e9matiques de la peinture.<\/p>\n<p>Un des mat\u00e9riaux ou m\u00e9dium le plus important fut le bitume. Je le d\u00e9couvris d\u2019abord sous forme de \u00ab feutre bitumineux \u00bb, mati\u00e8re isolante dont on m\u2019avait donn\u00e9 quelques \u00e9chantillons, puis sous forme de p\u00e2te que j\u2019achetais par pots de dix kilos. C\u2019est une mati\u00e8re pesante, collante et instable, jamais totalement s\u00e8che, pr\u00eate \u00e0 se liqu\u00e9fier \u00e0 la chaleur, \u00e0 reprendre vie ; chair putrescente aux facult\u00e9s expansives et contaminantes, le bitume a une couleur inimitable, transparente et profonde dans laquelle le regard se perd, une couleur d\u00e9voreuse de t\u00e9n\u00e8bres.<br \/>\nLa cendre, contraire du bitume, se r\u00e9f\u00e8re directement \u00e0 la mort, \u00e0 la combustion, la purification. Elle couvrait la t\u00eate de Judith avant que celle-ci ne se couvre d\u2019or. La cendre est pulv\u00e9rulente, volatile, quasiment achrome. Elle est s\u00e8che et attire l\u2019humidit\u00e9 du bitume qu\u2019elle absorbe, mais dont elle se teinte. La cendre et le bitume se saturent mutuellement jusqu\u2019\u00e0 atteindre une certaine stabilit\u00e9.<br \/>\nL\u2019or est le deuxi\u00e8me attribut de Judith ; il est sa s\u00e9duction. Judith se pare d\u2019or pour provoquer le d\u00e9sir d\u2019Holopherne. Dans le tableau de Klimt, l\u2019or parcours le corps d\u00e9nud\u00e9 de Judith comme pour en souligner la chair lascive. L\u2019or surnage \u00e0 la surface de la chair du bitume,dans une \u00e9treinte opportuniste, cachant la putr\u00e9faction sous ses r\u00e9flexions \u00e9blouissantes . L\u2019or nous renvoie notre reflet, opposant notre image \u00e0 la mort sous-jacente. Ce n\u2019est pas vraiment une couleur ; les feuilles d\u2019or, \u00e9paisses de quelques microns, presque immat\u00e9rielles, comme les feuilles d\u2019or jet\u00e9es \u00e0 la Seine par Yves Klein (<em>Cession de l&rsquo;Immat\u00e9riel<\/em>), s\u2019envolent au moindre souffle, mais adh\u00e8rent irr\u00e9sistiblement \u00e0 la mati\u00e8re, \u00e9pousant parfaitement ses moindres asp\u00e9rit\u00e9s, comme une peau. Elles d\u00e9posent leur pellicule infime sur une \u00ab assiette \u00bb. Est ainsi d\u00e9sign\u00e9e la couche de peinture rouge en appr\u00eat sous la feuille d\u2019or et apportant sa couleur chaude \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 lumineuse de cette derni\u00e8re. L\u2019assiette \u00e9tait autrefois compos\u00e9e de sang de b\u0153uf ; le sang, celui de la d\u00e9capitation r\u00e9appara\u00eet \u00e7a et l\u00e0 dans les interstices et les blessures des feuilles, \u00e0 leurs bords tranchants.<br \/>\nCes diff\u00e9rents mat\u00e9riaux toujours associ\u00e9s \u00e0 la peinture \u00e0 l\u2019huile, se conjugu\u00e8rent dans un travail s\u00e9riel qui dura plusieurs ann\u00e9es, accumulation de centaines de pi\u00e8ces, dont une multitude de petits formats ponctu\u00e9 de tr\u00e8s grands (les plus grands ont mesur\u00e9 3 x 4 m\u00e8tres). Les mat\u00e9riaux des supports allaient du papier de soie au feutre bitumineux, les poids variaient du \u00ab l\u00e9ger comme l\u2019air \u00bb aux quatre-vingts kilos des plus lourds.<br \/>\nLe papier de soie, \u00e9cartel\u00e9 par la tension et la lourdeur du bitume, rendu transparent par l\u2019huile raconte sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans sa d\u00e9chirure imminente. Peindre sur le papier de soie, et d\u2019autant plus en grand format, me demandait une sorte de retenue du geste, de tension permanente qui m\u2019obligeait \u00e0 chercher les limites du point de rupture sous mes outils.<br \/>\nAu contraire, travailler sur le feutre enduit de bitume \u00e9tait une sorte de corps \u00e0 corps, de lutte \u00e9puisante qui se produisait autant dans le creusement de la mati\u00e8re que dans son rajout ; je travaillais par terre, \u00e0 genoux dans le goudron, y laissant mes traces de mains et de pieds. Accrocher les pi\u00e8ces au mur \u00e9tait comme hisser un cadavre, le feutre, satur\u00e9 de bitume, ayant tendance \u00e0 s\u2019\u00e9crouler sur lui-m\u00eame, \u00e0 revenir vers l\u2019informe. Le feutre bitumineux, \u00e0 l\u2019origine, est un mat\u00e9riau isolant ; les pi\u00e8ces de grands formats suspendues verticalement ont une pr\u00e9sence de corps devant lesquels les perceptions du son et de la temp\u00e9rature sont modifi\u00e9es.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps que je rejouais le drame de Judith et Holopherne dans la mati\u00e8re, que je me laissais aller au fantasme de la transsubstantiation, je dessinais et peignais la chair ouverte des morts \u00e0 la morgue de l\u2019h\u00f4pital. J\u2019en relate les circonstances dans la premi\u00e8re partie du texte \u00ab <span style=\"text-decoration: underline;\"><em>La v\u00e9rit\u00e9 en Gertrude<\/em><\/span> \u00bb.<br \/>\nLa mort est l\u2019instant o\u00f9 la chair bascule, o\u00f9 elle n\u2019est plus ma\u00eetris\u00e9e. Le corps humain n\u2019a pas de \u00ab <em>forme substantielle stable<\/em> \u00bb (Georges Didi-Huberman, <em>La ressemblance informe<\/em>, analyse des textes de Bataille dans <em>Documents<\/em>) il est en proie \u00e0 \u00ab <em>l\u2019\u0153uvre d\u2019une discorde violente des organes<\/em> \u00bb (Bataille). La chair est ainsi vaincue quand la conscience, la vie ne sont plus l\u00e0 ; elle est l\u2019objet d\u2019une effroyable d\u00e9bandade, une obsc\u00e9nit\u00e9 insoutenable et inenvisageable pour soi ou ceux que l\u2019on aime. La mort est une sorte de d\u00e9figuration \u00e0 l\u2019\u0153uvre : un cadavre n\u2019est plus \u00ab reconnaissable \u00bb, il n\u2019est plus \u00ab <em>qu\u2019une confusion de chairs, la carcasse \u00e9chou\u00e9e de quelque b\u00eate informe<\/em> \u00bb (E. Zola, <em>L\u2019Oeuvre<\/em>). La chair est l\u00e0, mais elle ne permet plus de faire \u00ab face \u00bb, d\u2019\u00e9tablir le contact. Les traits d\u2019un cadavre sont peut-\u00eatre l\u2019empreinte d\u00e9risoire et fig\u00e9e d\u2019une derni\u00e8re sensation, mais ne sont plus expression ; ils r\u00e9pondent essentiellement, dans un rel\u00e2chement impudique, aux lois de la pesanteur. Les membres disloqu\u00e9s peuvent rester dans les positions improbables o\u00f9 la mort les a abandonn\u00e9s. Confront\u00e9s aux cadavres, il ne nous reste que la chair en son \u00e9tat, sans humanit\u00e9. Une chair qui a perdu ses qualit\u00e9s tactiles et structurelles. Toucher un cadavre est une sensation \u00e9trange non reconnaissable : la peau est tout \u00e0 la fois flasque, raide et froide ; le \u00ab son \u00bb m\u00eame\u00a0 du contact est diff\u00e9rent de celui que produit une caresse sur une peau vivante. Une chair qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 se d\u00e9faire, \u00e0 se r\u00e9pandre, \u00e0 tout l\u00e2cher, en devenir de d\u00e9composition. \u00ab <em>la terreur extr\u00eame de la mort est li\u00e9e \u00e0 la phase de pourriture<\/em> \u00bb (Bataille, <em>le Masque<\/em>).<br \/>\nDessiner les morts fut pour moi une exp\u00e9rience unique. \u00c0 la morgue, les morts, \u00e0 la s\u00e9pulture incertaine, sont en sursis. Le processus qui les am\u00e8ne naturellement \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation est suspendu, comme mis en stase. Le destin de leur chair n\u2019est pas encore d\u00e9cid\u00e9. S\u00fbrement finiront-ils comme objets d\u2019\u00e9tude, perdant tout espoir de reposer \u00e0 l\u2019ombre humide des cypr\u00e8s ; corps anonymes qui ne dormiront pas sous la pierre grav\u00e9e \u00e0 leur nom, \u00e9parpill\u00e9s dans diverses pr\u00e9parations scientifiques. Je les dessinais, me plaisant \u00e0 l\u2019id\u00e9e de les restituer au souvenir. Ces morts sont comme dans un \u00ab entre-deux \u00bb , ni compl\u00e8tement humain dans leur temps arr\u00eat\u00e9, ni compl\u00e8tement choses dans leur abandon path\u00e9tique. Les dessiner me faisait leur porter attention, me rapprocher de leur humanit\u00e9 \u00e9vapor\u00e9e, leur transmettre la mienne ; je pensais \u00e0 Ferdinand Hodler qui avait peint et dessin\u00e9\u00a0 Valentine, la femme qu\u2019il aimait, durant sa longue agonie, jusqu\u2019\u00e0 la fin, s\u00fbrement\u00a0 pour apprivoiser l\u2019inconcevable de sa disparition.<br \/>\nLes morts, qu\u2019ils soient vou\u00e9s \u00e0 la d\u00e9composition ou \u00e0 la d\u00e9coupe de la dissection, sont destin\u00e9s \u00e0 perdre l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de leur chair. La repr\u00e9sentation, bien que la mort soit \u00ab <em>un tr\u00e8s pi\u00e8tre portraitiste<\/em> \u00bb (Goethe), est comme une suspension de cette perte d\u2019int\u00e9grit\u00e9, comme le dernier souvenir de leur \u00e9tat d\u2019humain et d\u2019individu. Depuis l\u2019\u00c9gypte antique, garder une image des morts a \u00e9t\u00e9 de tradition, de mani\u00e8res diff\u00e9rentes selon les \u00e9poques et les rites. Notre soci\u00e9t\u00e9 occidentale actuelle est peut-\u00eatre celle qui nie le plus la mort dont l\u2019image est devenue taboue ; pourtant cette derni\u00e8re image du d\u00e9funt, derni\u00e8re station dans le monde des vivants avant sa d\u00e9composition physique, est espoir d\u2019\u00e9ternit\u00e9 face \u00e0 l\u2019horrible sentiment de cette d\u00e9b\u00e2cle qui sera la n\u00f4tre un jour.<br \/>\nAccepter de regarder les morts en face apaise mes appr\u00e9hensions \u00e0 envisager Celle dont \u00ab <em>chaque jour j\u2019observe (la mort \u00e0) l\u2019\u0153uvre dans le miroir<\/em> \u00bb (Cocteau), les dessiner me rassure, me les rend familiers. Durant de longs mois, je venais \u00e0 la morgue toutes les semaines, j\u2019avais mes habitudes, c\u00f4toyer les morts devint une habitude. Je posais mes affaires au m\u00eame endroit, j\u2019avais ma chaise, mes rites et donc ma place en ce lieu o\u00f9 je me sentais particuli\u00e8rement bien. Un jour, il fallut partir ; il me fallut d\u00e9cider de ne plus revenir en cet endroit o\u00f9 j\u2019avais mes a\u00eetres, o\u00f9 j\u2019\u00e9tais dans une situation de plus en plus confortable, o\u00f9 l\u2019\u00e9motion me donnait de moins en moins rendez-vous. Il me fallait quitter ces personnes qui m\u2019accueillaient si chaleureusement sur leur lieu de travail et dont je connaissais toute la vie. Je devais tourner le dos \u00e0 ce vieux pavillon de l\u2019h\u00f4pital dont pourtant je n\u2019avais pas explor\u00e9 tous les recoins ; il y avait, par exemple, ce petit r\u00e9duit au fond de la salle, que je n\u2019avais fait qu\u2019entrevoir \u00e0 la r\u00e9ticence des pr\u00e9parateurs, qui refusaient de m\u2019y laisser entrer : bouillaient sur d\u2019\u00e9normes becs de gaz, tels les chaudrons de l\u2019enfer, des immenses marmites pleines de morceaux de cadavres et qui d\u00e9gageaient une odeur incongrue de nourriture. Op\u00e9ration qui consistait \u00e0 faire cuire les chairs jusqu\u2019\u00e0 nettoyer parfaitement les os pour les squelettes d\u2019\u00e9tude.<br \/>\nQuand je fis mes adieux, les pr\u00e9parateurs m\u2019ouvrirent une salle que je n\u2019avais encore jamais vue : c\u2019\u00e9tait une petite pi\u00e8ce lumineuse ; des rayonnages couraient sur tout son pourtour. Rang\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, des cr\u00e2nes, des dizaines de cr\u00e2nes ; je restai sans voix ; j\u2019avais l\u2019impression de venir adopter un enfant ; Un de ces cr\u00e2nes m\u2019attendait, je le vis ; j\u2019appris que c\u2019\u00e9tait celui d\u2019une femme ; il \u00e9tait beau, c\u2019\u00e9tait Gertrude. Je l\u2019achetai un prix d\u00e9risoire, un prix d\u2019ami. J\u2019eus en cadeau une minuscule \u00e9prouvette contenant les trois plus petits os de notre squelette, les trois os de l\u2019oreille interne. J\u2019emportai Gertrude chez moi dans un sac en papier.<\/p>\n<p>Le squelette, construction structurelle du corps humain, est le stade ultime de la transformation de ce corps apr\u00e8s la mort. Les os, reste min\u00e9ral, ont seuls la capacit\u00e9 de traverser le temps, de se fossiliser pour la plus grande joie des pal\u00e9ontologues, leur transmettant la m\u00e9moire de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Le cr\u00e2ne y occupe une place toute particuli\u00e8re. V\u00e9ritable mine de renseignements sur notre \u00e9volution, il n\u2019est cependant pas rest\u00e9 dans les seules mains des scientifiques ; il a aussi roul\u00e9 sa bosse chez les philosophes et les artistes. Il a pris \u00e9paisseur de symbole, ; personnification de la Mort, il est devenu le masque effrayant de la T\u00eate de Mort. Il est objet de m\u00e9ditation, Vanit\u00e9 miroir des vanit\u00e9s humaines d\u00e9risoires. Il a peupl\u00e9 la peinture de son rappel d\u2019\u00e9ternit\u00e9, \u00e9tirant son <em>inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em> aux pieds des \u00ab <em>Ambassadeurs<\/em> \u00bb d\u2019Holbein.<br \/>\nMais ce que le cr\u00e2ne est avant tout, c\u2019est absence de chair. La chair sans laquelle la vie ne peut circuler. Le cr\u00e2ne est la mort certifi\u00e9e ; mais contrairement \u00e0 la chair mouvante pr\u00eate \u00e0 se d\u00e9faire dans l\u2019informe, il a la min\u00e9ralit\u00e9 d\u2019un fossile. Si \u00ab <em>les chairs en d\u00e9composition<\/em> \u00bb ont \u00ab <em>un aspect intol\u00e9rable<\/em> \u00bb, \u00ab <em>les os blanchis ont le sens d\u2019un apaisement<\/em> \u00bb (G. Bataille, <em>Le Masque<\/em>, cit\u00e9 par G. Didi-Huberman). Pourtant tout dans le cr\u00e2ne parle de chair, la moindre asp\u00e9rit\u00e9 en raconte les adh\u00e9rences. Les os du cr\u00e2ne sont n\u00e9s de chair ; ils sont situ\u00e9s, dans la composition de la t\u00eate, entre deux chairs, celle du cerveau et la chair ext\u00e9rieure qui forme notre aspect visible. Le cr\u00e2ne est en m\u00eame temps bo\u00eete et structure. L\u00e9onard de Vinci compare la t\u00eate humaine \u00e0 un oignon que l\u2019on \u00ab <em>peut fendre en son milieu<\/em> \u00bb pour \u00ab <em>en compter toutes les tuniques et les pelures<\/em> \u00bb. Le cr\u00e2ne est la couche dure de ce feuilletage qui conserve la topographie du cerveau dans son int\u00e9rieur (topographie explor\u00e9e par l\u2019artiste Giuseppe Penone \u00e0 travers sa s\u00e9rie de frottages de l\u2019int\u00e9rieur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne, et dont la r\u00e9flexion sur cette <em>c\u00e9cit\u00e9 tactile<\/em> de l\u2019empreinte, est cit\u00e9e par G. Didi- Huberman dans \u00ab <em>\u00catre Cr\u00e2ne<\/em> \u00bb) et les points d\u2019insertion des muscles et des apon\u00e9vroses \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Pourtant si un cr\u00e2ne est \u00ab empreinte \u00bb de la chair, il a perdu la physionomie de l\u2019individu, \u00e0 qui cette chair appartenait et que cette derni\u00e8re permettait ; il conserve toute la m\u00e9moire de sa croissance et de son parcours en tant qu\u2019organisme vivant, mais ne poss\u00e8de plus les rep\u00e8res permettant son identification visuelle. Faire face \u00e0 un cr\u00e2ne passe par ce constat d\u2019impossible reconnaissance, et par l\u00e0 m\u00eame d\u2019impossible face-\u00e0-face avec quelque chose d\u2019inconcevable qui est en nous , qui nous regarde mais que nous ne voulons pas regarder. Un aveuglement d\u2019autant plus fort que s\u2019interpose devant chaque cr\u00e2ne la face grima\u00e7ante de la \u00ab\u00a0t\u00eate de mort\u00a0\u00bb et les miasmes de terreur qu\u2019elle suscite.<\/p>\n<p>Gertrude a emport\u00e9 dans sa mort ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9. Elle laisse \u00e0 mon regard et \u00e0 mon toucher les magnifiques dessins de son cr\u00e2ne. Sa chair n\u2019a plus que l\u2019\u00e9paisseur de mes fantasmes, sa substance est ma peinture, son histoire se construit dans mes mises en sc\u00e8ne. Son aventure sur Internet en est une.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s ma sortie de l\u2019\u00c9cole, Alain Borer \u00e9crivit un tr\u00e8s beau texte sur mon travail, pour le catalogue d\u2019une exposition organis\u00e9e par <em>Le Confort Moderne<\/em> de Poitiers.<\/p>\n<p>Outre cette exposition, je pr\u00e9parais aussi la naissance de mon premier enfant. Quand nous v\u00eemes ce nouveau-n\u00e9 aux yeux grands ouverts, \u00ab <em>\u00e0 l\u2019abandon de soi \u00e9mouvant<\/em> \u00bb (G. Didi- Huberman, <em>\u00catre Cr\u00e2ne<\/em> ), nous s\u00fbmes imm\u00e9diatement qu\u2019elle se pr\u00e9nommait Judith.<br \/>\nJudith eut l\u2019\u00e9l\u00e9gance de na\u00eetre juste avant le vernissage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Paris le neuf avril deux mille neuf<\/span><\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Juliette Charpentier,<\/span><\/strong><\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Capitaine du vaisseau cyber-galactique Gertrude<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<div style=\"text-align: left;\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: right;\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00c0 Alain Borer, mon \u00ab Ma\u00efeute \u00bb Amiti\u00e9 d\u00e9finitive &nbsp; &nbsp; \u00ab Le voyage commence quand on est arriv\u00e9 \u00bb Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie &nbsp; &nbsp; La Chair de Gertrude &nbsp; Alain Borer, po\u00e8te, \u00e9crivain, \u00e9minent rimbaldien, fut mon professeur \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts. Il me fit deux cadeaux. Le premier fut le &hellip; <a href=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/la-chair-de-gertrude-p867462\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La Chair de Gertrude.&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-216","page","type-page","status-publish","hentry"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=216"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/216\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2104,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/216\/revisions\/2104"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}