{"id":227,"date":"2016-04-17T00:00:00","date_gmt":"2016-04-16T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/la-princesse-gertrude-p867474\/"},"modified":"2019-04-08T21:00:05","modified_gmt":"2019-04-08T19:00:05","slug":"la-princesse-gertrude-p867474","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/la-princesse-gertrude-p867474\/","title":{"rendered":"La Princesse Gertrude."},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde;\"><strong><br \/>\nPremi\u00e8re version:<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il \u00e9tait une fois une princesse qui s\u2019appelait Gertrude.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Enfin, ce n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait une princesse, tout juste peut-\u00eatre les restes d\u2019une princesse. Car Gertrude \u00e9tait un cr\u00e2ne, et, qui plus est, un cr\u00e2ne sans corps. Une princesse, en g\u00e9n\u00e9ral, poss\u00e8de un corps parfait, un joli visage, de longs cheveux fins et blonds comme de l\u2019or, un teint de lys o\u00f9 circule le d\u00e9licat incarnat de la vie, une bouche douce comme le corail\u00a0; elle est v\u00eatue de robes magnifiques orn\u00e9es des pierres pr\u00e9cieuses et de dentelles fines. De plus, une princesse ne meurt jamais. Mais Gertrude ignorait tout de sa vie pass\u00e9e et se plaisait \u00e0 imaginer qu\u2019elle \u00e9tait princesse, que ses parents \u00e9taient roi et reine et l\u2019avaient d\u00e9sir\u00e9e comme le tr\u00e9sor le plus pr\u00e9cieux. N\u2019allez pas croire pour autant que Gertrude \u00e9tait royaliste, elle r\u00eavait juste \u00e0 une famille comme dans les contes de f\u00e9es. Gertrude n\u2019avait plus aucun souvenir au fond de sa bo\u00eete vide, pas la moindre petite photo \u00e9pingl\u00e9e sur la paroi de son os, pas le moindre bibelot poussi\u00e9reux \u00e0 la surface de son occiput\u00a0; elle n\u2019avait donc pas besoin de s\u2019encombrer d\u2019une m\u00e9moire banale, elle \u00e9tait libre d\u2019inventer l\u2019histoire qui lui convenait, son histoire.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il \u00e9tait une fois une princesse qui se nommait Gertrude.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il se pouvait tout \u00e0 fait que la princesse ne se nomm\u00e2t pas Gertrude et que ses parents eussent choisi un autre pr\u00e9nom plus joli, surtout s\u2019ils l\u2019avaient d\u00e9sir\u00e9e, ce dont Gertrude n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait sure&#8230; Mais Gertrude n\u2019allait pas perdre tout le temps qui lui restait et qui \u00e9tait ind\u00e9termin\u00e9, pour se perdre en conjectures sur un d\u00e9tail qui ne changeait rien \u00e0 sa pr\u00e9sence\u00a0; car le plus important \u00e9tait qu\u2019elle fut l\u00e0, pour inventer cette histoire. Ce qui \u00e9tait s\u00fbr, par contre, c\u2019est que quelque chose s\u2019\u00e9tait produit dans sa vie, sinon elle ne serait pas l\u00e0 \u00e0 se rappeler ce dont elle ne se souvenait pas. Elle caressait m\u00eame l\u2019id\u00e9e que le surnaturel e\u00fbt pu se pencher sur son berceau de b\u00e9b\u00e9\u00a0; hormis la certitude, somme toute rassurante, que sa structure osseuse \u00e9tait obligatoirement pass\u00e9e par ce tendre \u00e9tat, Gertrude avait la conviction que son destin s\u2019\u00e9tait infl\u00e9chi \u00e0 ce moment crucial et qu\u2019une certaine fatalit\u00e9 expliquait l\u2019apparition de l\u2019accident dans son parcours de femme. Aussi, pouvait-elle des causes supposer tous les possibles, mais de l\u2019effet n\u2019en faire que le constat. Car il fallait bien admettre, qu\u2019\u00e0 l\u2019instar d\u2019une princesse, la situation de Gertrude \u00e9tait hors du commun. Le cr\u00e2ne Gertrude avait perdu la totalit\u00e9 du reste de son corps, son identit\u00e9, la date de sa naissance, celle de sa mort, enfin tout ce qui accompagne le commun des d\u00e9funts dans sa derni\u00e8re demeure et qui permet de rassembler la compassion de ses proches. Il lui fallait \u00e9galement consid\u00e9rer que cet \u00e9tat \u00e9tait la cons\u00e9quence directe d\u2019un choix de son vivant, plut\u00f4t le choix d\u2019une femme vivante, projetant sa mort ou se projetant dans la mort. Celui, conscient, d\u2019offrir la d\u00e9pouille inerte et amorphe de ce que sera son corps \u00e0 pr\u00e9sent vivant, non pas \u00e0 la d\u00e9votion fun\u00e9raire et \u00e0 son fantasme de m\u00e9moire, mais \u00e0 la r\u00e9ification de la Science.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il \u00e9tait une fois la Princesse Gertrude.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">M\u00eame si la destin\u00e9e d\u2019une Princesse semble trac\u00e9e et \u00e9crite d\u2019avance et semble d\u00e9couler des cheminements les plus merveilleux, elle n\u2019en reste pas moins compl\u00e8tement assujettie \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu. La princesse que fut Gertrude avait choisi de soustraire ses futurs restes \u00e0 la n\u00e9buleuse incertaine d\u2019une \u00e9motion cultuelle autour d\u2019une s\u00e9pulture que peut-\u00eatre nul n\u2019arroserait de larmes. Elle avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 livrer sa substance charnelle et osseuse aux \u00e9prouvettes et aux bocaux, \u00e0 l\u2019\u0153il analytique du microscope, au cadre de la d\u00e9finition scientifique. Gertrude, l\u00e0 aussi, \u00e9tait impuissante \u00e0 affirmer quel \u00e9v\u00e9nement pouvait amener \u00e0 une telle d\u00e9cision, quelle \u00e9tait la part de d\u00e9sespoir, d\u2019id\u00e9alisme, de pragmatisme, de provocation, de romantisme ou de\u00a0 je ne sais quoi encore qui pouvait entrer dans cette d\u00e9marche. Mais elle en arrivait quand m\u00eame \u00e0 la conclusion que ce choix ante mortem, et, qui plus est, ce choix de la Science, relevait d\u2019un d\u00e9sir de ma\u00eetrise sur un devenir in\u00e9luctable qui nous voue tous \u00e0 l\u2019informe. Force lui \u00e9tait aussi de constater que cette ma\u00eetrise n\u2019\u00e9tait qu\u2019illusion de vivant sur ce qui essentiellement nous \u00e9chappe\u00a0; car il n\u2019y a pas grande diff\u00e9rence pour un mort \u00e0 passer de la taxinomie des st\u00e8les des cimeti\u00e8res \u00e0 celle de l\u2019\u00e9tiquetage des bocaux. La diff\u00e9rence n\u2019existe que pour les vivants dont le corps des morts et leur prochain corps mort seront supports de leur m\u00e9moire de vivants. La Princesse Gertrude, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, a fait le choix de l\u2019an\u00e9antissement de ce corps en tant que support, l\u2019offrant au\u00a0 d\u00e9membrement du scalpel, \u00e0 une certaine obsc\u00e9nit\u00e9 de la d\u00e9coupe qui lui ferait perdre toute humanit\u00e9, toute possibilit\u00e9 de retour sur son identit\u00e9.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il \u00e9tait une fois une Princesse\u00a0: Gertrude.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Or les choix d\u2019une Princesse am\u00e8nent toujours \u00e0 l\u2019infime improbable de la rencontre\u00a0; ainsi une princesse, guid\u00e9e par la fatalit\u00e9, ira se piquer le doigt au seul fuseau existant dans le royaume et s\u2019endormira, non pas pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 comme l\u2019aura pr\u00e9dit la m\u00e9chante sorci\u00e8re mais pour cent ans, car une gentille f\u00e9e cach\u00e9e derri\u00e8re le rideau pourra d\u00e9faire en partie le mal\u00e9fice. La Princesse Gertrude malgr\u00e9 la d\u00e9cision radicale de s\u2019offrir le n\u00e9ant en guise d\u2019\u00e9ternit\u00e9 n\u2019avait pas pr\u00e9vu de \u00ab\u00a0rencontrer\u00a0\u00bb apr\u00e8s sa mort la seule \u00ab\u00a0fileuse\u00a0\u00bb de la salle de dissection, celle qui ignorait tout des \u00e9dits de la Science, et qui faisait fi du pragmatisme usit\u00e9 en ces lieux.. Et c\u2019est ainsi qu\u2019elle quitta les voies exactes de l\u2019anatomie pour p\u00e9n\u00e9trer dans les souterrains obscurs des connivences non avou\u00e9es de la Science et de l\u2019Art. C\u2019est ainsi qu\u2019elle se retrouva, probablement en totale contradiction avec ses desseins, non pas \u00e0 dormir paisiblement dans le Temple imposant et rempli de clart\u00e9 de la Science, mais l\u2019os en \u00e9veil, dans une obscure \u00e9tag\u00e8re poussi\u00e9reuse peupl\u00e9e des bricolages les plus invraisemblables et des id\u00e9es les plus louches. C\u2019est ainsi qu\u2019elle fut plac\u00e9e non pas sous la froideur de la pens\u00e9e analytique mais au centre d\u2019un maelstr\u00f6m \u00e9motionnel et affectif. C\u2019est ainsi qu\u2019au lieu d\u2019\u00eatre soumise aux seuls calculs de ses mensurations objectives, elle se retrouva dans les d\u00e9comptes subjectifs des d\u00e9sordres d\u2019une m\u00e9moire fantasm\u00e9e, dans la reconstruction d\u2019un temps non pr\u00e9vu, dans l\u2019attente d\u2019une forme d\u2019\u00e9v\u00e9nement qui situerait un avant et un apr\u00e8s dont, de son vivant, elle avait voulu faire table rase.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">La Princesse Gertrude attendait, comme les princesses attendent le Prince Charmant, l\u2019accomplissement de la promesse de d\u00e9livrance qu\u2019elle avait oubli\u00e9 de se faire.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">\u00a0<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: center;\">\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde;\"><strong>Deuxi\u00e8me version:<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"color: #ff00ff;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><strong>Il \u00e9tait une fois une Princesse qui s\u2019appelait Gertrude.<br \/>\n<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"color: #ff00ff;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><strong>Elle \u00e9tait tr\u00e8s belle, son os \u00e9tait dor\u00e9, sa structure \u00e9tait d\u00e9licate, ses sutures cr\u00e2niennes \u00e9taient comme de la dentelle, ses orbites \u00e9taient douces comme le velours, ses dents avaient la couleur des \u00e9maux anciens. Elle habitait un magnifique Ch\u00e2teau dans les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques de la Capitale, dont les pi\u00e8ces monumentales \u00e9taient d\u00e9cor\u00e9es des plus fantastiques bricolages, de riches broderies et d\u2019images pieuses. La Princesse Gertrude avait, rien que pour elle, une \u00e9tag\u00e8re de bois dormant, dans laquelle, malheureusement, elle \u00e9tait consign\u00e9e depuis tr\u00e8s longtemps par la force d\u2019un sortil\u00e8ge pseudo-artistique qui l\u2019emp\u00eachait de vivre une existence de princesse cr\u00e2nique normale. Malgr\u00e9 sa modestie naturelle, la Princesse se voyait oblig\u00e9e de jouer les Vanit\u00e9s poussi\u00e9reuses dans de louches mises en sc\u00e8ne qu\u2019elle trouvait parfois humiliantes. Aussi, elle caressait le secret espoir de voir arriver un Prince Charmant susceptible de la d\u00e9livrer de ces mal\u00e9fices et de l\u2019amener reposer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans une s\u00e9pulture d\u00e9cente.<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #ff00ff;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Mais elle essayait de ne pas se faire trop d\u2019illusion sur la beaut\u00e9 de ce futur qu\u2019elle ne pouvait pr\u00e9voir qu\u2019\u00e0 l\u2019aune du contexte dans lequel elle se trouvait et de l\u2019\u00e9tag\u00e8re de son d\u00e9sespoir\u2026<\/strong><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premi\u00e8re version: Il \u00e9tait une fois une princesse qui s\u2019appelait Gertrude. Enfin, ce n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait une princesse, tout juste peut-\u00eatre les restes d\u2019une princesse. 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