{"id":39,"date":"2016-04-17T00:00:00","date_gmt":"2016-04-16T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/auto-oscopies-p867430\/"},"modified":"2016-04-17T00:00:00","modified_gmt":"2016-04-16T22:00:00","slug":"auto-oscopies-p867430","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/auto-oscopies-p867430\/","title":{"rendered":"Auto-Oscopies"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde; font-size: 14pt;\">Auto-Oscopie N&deg;1: &Eacute;crire&#8230;<\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\"><em>&Eacute;crire<\/em>&nbsp;.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Former les lettres du mot le rend d&eacute;j&agrave; redoutable.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Et pourtant, malgr&eacute; la guerre que me d&eacute;clare ma propre appr&eacute;hension, et la r&eacute;sistance chaque fois renouvel&eacute;e de la page &agrave; entamer, l&rsquo;envie d&rsquo;&eacute;crire me tenaille.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Sachez bien que je n&rsquo;emploie pas l&agrave; <em>&eacute;crire<\/em> dans le sens noble&nbsp;: il n&rsquo;y a, dans mon intention, aucune envie de briller ni de &laquo;&nbsp;r&eacute;ussir&nbsp;&raquo; dans cette activit&eacute;. &Eacute;crire est d&eacute;j&agrave; bien assez douloureux&hellip;<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Mais quelque chose, l&agrave;, au fond, demande &agrave; &ecirc;tre crach&eacute; et se retrouver signes serr&eacute;s et organis&eacute;s, pour prendre sens dans l&rsquo;&eacute;trange imm&eacute;diatet&eacute; de la lecture.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Il me semble que l&rsquo;&eacute;criture, bien au-del&agrave; du simple tra&ccedil;age de lettres en mots, puis en phrases, et du petit miracle de cette mise en signes des formes et des pens&eacute;es, n&eacute;cessite la pleine conscience de l&rsquo;acte. &Eacute;crire pourrait &ecirc;tre en effet une fonction naturelle de plus, et en rester l&agrave;&nbsp;; dans le confort des utilit&eacute;s&nbsp;.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Si ce n&rsquo;est que l&rsquo;acte perd toute innocence quand il devient un choix, choix qui proclame &laquo;&nbsp;<em>J&rsquo;&eacute;cris<\/em>&nbsp;&raquo; et qui implique de ma part une pr&eacute;sence absolue.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">&Eacute;crire devient un m&eacute;dium, au m&ecirc;me titre que le dessin, la peinture ou la photographie, d&egrave;s l&rsquo;instant o&ugrave; je d&eacute;cide sciemment de l&rsquo;affronter ou d&rsquo;&eacute;prouver sa r&eacute;sistance, autant que de m&rsquo;y laisser aller (ou mourir) toute enti&egrave;re &agrave; en &ecirc;tre poss&eacute;d&eacute;e.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je n&rsquo;ai probablement jamais cess&eacute; d&rsquo;&eacute;crire depuis le jeune &acirc;ge o&ugrave; j&rsquo;appris &agrave; tracer les lettres et construire les mots sur du papier, avec le bonheur magique de reproduire ce que mon &oelig;il lisait comme une r&eacute;v&eacute;lation miraculeuse. Je sais qu&rsquo;enfant du &laquo;&nbsp;bout du monde&nbsp;&raquo;, vivant&nbsp; dans l&rsquo;&eacute;loignement d&rsquo;une contr&eacute;e originelle et fantasm&eacute;e, j&rsquo;&eacute;crivais beaucoup. J&rsquo;entretenais en particulier une abondante correspondance avec une n&eacute;buleuse d&rsquo;amiti&eacute;s d&rsquo;enfants laiss&eacute;es au bord du chemin des nombreuses p&eacute;r&eacute;grinations outremer de mes parents . Le service postal, comme une machinerie merveilleuse , permettait la mobilit&eacute; des mots d&rsquo;un pays &agrave; un autre, &agrave; travers toutes sortes de p&eacute;rip&eacute;ties que j&rsquo;imaginais aussi palpitantes que les romans de Jules Verne. Ce myst&egrave;re fut &agrave; son comble lors d&rsquo;une cha&icirc;ne &eacute;pistolaire &agrave; laquelle je participais et par laquelle j&rsquo;&eacute;changeais chaque semaine des cartes postales avec des enfants inconnus de diff&eacute;rents points du globe.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Mais rares furent pour moi ces moments d&rsquo;&eacute;criture d&eacute;sir&eacute;e, d&eacute;cid&eacute;e en tant qu&rsquo;&eacute;criture &agrave; part enti&egrave;re, o&ugrave; chaque mot est pes&eacute;, fa&ccedil;onn&eacute; pour devenir une exp&eacute;rience inoubliable, un cadeau destin&eacute; au Lecteur &laquo;&nbsp;r&ecirc;v&eacute;&nbsp;&raquo;&nbsp;;&nbsp;ces instants de gr&acirc;ce et de partage dans l&rsquo;acceptation totale &laquo;&nbsp;d&rsquo;&ecirc;tre&nbsp;&raquo; cette &eacute;criture et d&rsquo;&ecirc;tre lue comme un livre ouvert.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Ainsi, j&rsquo;ai le souvenir d&rsquo;une r&eacute;daction &eacute;crite &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de huit ans, o&ugrave; je d&eacute;crivais, avec moult d&eacute;tails et une d&eacute;votion certaine, mon grand-p&egrave;re, homme mod&egrave;le parmi tous les mod&egrave;les. J&rsquo;avais, dans ce texte, mis un soin tout particulier &agrave; d&eacute;tailler sa ressemblance frappante avec la momie de Rams&egrave;s II vue lors d&rsquo;un r&eacute;cent voyage au Caire&nbsp;; Rams&egrave;s II, impressionnant d&rsquo;&eacute;ternel par son sommeil paisible,&nbsp;mais &agrave; la fragilit&eacute; suspendue au geste du bras repli&eacute; sur l&rsquo;&eacute;paule dans un r&ecirc;ve arr&ecirc;t&eacute;. Je pla&ccedil;ai ainsi tout naturellement mon a&iuml;eul parmi les l&eacute;gendes, dans une sph&egrave;re qui n&rsquo;&eacute;tait plus tout &agrave; fait celle des vivants, ni encore celle des morts, peut-&ecirc;tre dans ce vestibule merveilleux qui est celui des ic&ocirc;nes.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Mon professeur, personnage sans v&eacute;ritable r&eacute;alit&eacute; que je n&rsquo;avais jamais rencontr&eacute; car j&rsquo;&eacute;tudiais par correspondance, en fut tr&egrave;s impressionn&eacute;, mais ne mesura pas, je pense, toute la port&eacute;e de cette comparaison.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">J&rsquo;ai retrouv&eacute; &eacute;galement, au fond d&rsquo;un vieux carton, une nouvelle &eacute;crite &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de quatorze ans, &eacute;criture appliqu&eacute;e et &eacute;coli&egrave;re &agrave; l&rsquo;encre bleue sur un papier quadrill&eacute; reli&eacute; par des fils. La nouvelle s&rsquo;intitule &laquo;&nbsp;<em>Monsieur Dupont a des remords<\/em>&nbsp;&raquo;. Elle relate une histoire vraie, rapport&eacute;e par un de mes oncles qui la tenait de son tailleur juif, ancien d&eacute;port&eacute;. Le r&eacute;cit absolument atroce, o&ugrave; la mort se pr&eacute;sente sous ses plus abominables oripeaux, o&ugrave; la nature humaine se r&eacute;v&egrave;le&nbsp; dans ses aspects les plus sordides, tomba dans mes jeunes oreilles comme l&rsquo;incitation imp&eacute;rieuse de le coucher sur le papier, de le conjurer, voire en neutraliser l&rsquo;horreur par un acte d&rsquo;&eacute;criture.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je connais toujours ce texte. Comment aurais-je pu l&rsquo;oublier&nbsp;? Mais &agrave; ce jour, je n&rsquo;ai encore pu en relire les lignes &eacute;crites il y a si longtemps.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">N&rsquo;&eacute;tais-je pourtant pas, moi-m&ecirc;me, le lecteur auquel je destinais ce texte &agrave; travers le temps&nbsp;? Un lecteur de maintenant dont le temps n&rsquo;est pas encore venu.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Car, si &agrave; cette &eacute;poque, j&rsquo;&eacute;crivais avec l&rsquo;inconscience de ma jeunesse, tourn&eacute;e vers ce futur si vaste, en amont d&rsquo;une vie infinie, il me semble, &agrave; pr&eacute;sent retourner mes yeux vers l&rsquo;arri&egrave;re. &Eacute;crire maintenant revient &agrave; se projeter vers l&rsquo;aval d&rsquo;un pr&eacute;sent o&ugrave; je ne suis plus tout &agrave; fait, faire trois pas en avant vers l&agrave; o&ugrave; je ne me trouve pas encore, mais dans un lieu que j&rsquo;occupe d&eacute;j&agrave;.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Depuis trois ans et quatre mois, je m&rsquo;appelle <em>Gertrude<\/em> au gr&eacute; des mots, m&ecirc;lant mes souvenirs&nbsp; au vide d&rsquo;une bo&icirc;te contenant tous les possibles. Je me joue de la fiction et joue la confusion, provocation que j&rsquo;adresse &agrave; moi-m&ecirc;me &agrave; travers mes lecteurs virtuels&nbsp;:leurs yeux sont autant de miroirs qui me renvoient &agrave; l&rsquo;abyme.<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Gertrude<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde; font-size: 14pt;\">Auto-Oscopie N&deg;2: Na&icirc;tre<\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je suis n&eacute;e morte ou presque morte.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je me plais &agrave; le croire. Je ne m&rsquo;en souviens plus, ma m&eacute;moire tient &agrave; celle de ma m&egrave;re.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Cette derni&egrave;re raconte que je suis n&eacute;e, &eacute;touff&eacute;e et bleue, le cordon ombilical nou&eacute; autour du cou, et qu&rsquo;il a fallu me ranimer avec des claques.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Cet &eacute;v&eacute;nement a pris dans mon esprit la pr&eacute;cision des choses non vues. Je peux ainsi revoir en d&eacute;tail le corps bleu et gluant, la chose l&rsquo;enserrant, fascinante et &eacute;trange comme un serpent.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Le champ de ma vision est envahi par le cordon, ce lien m&egrave;re &agrave; fille, corps &agrave; corps, ni tout &agrave; fait l&rsquo;une, ni tout &agrave; fait l&rsquo;autre&nbsp;; il prend allure de chair monstrueuse, mise &agrave; jour, mise &agrave; mort, pr&ecirc;te &agrave; tuer avant d&rsquo;&ecirc;tre tranch&eacute;e.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">L&rsquo;&eacute;vocation de cette menace, vaincue par mon premier cri, a une dimension quasi mythique dans ma petite histoire&nbsp;; elle m&rsquo;a toujours plu&nbsp;: celle, presque rassurante d&rsquo;avoir touch&eacute; la mort en pr&eacute;ambule &agrave; la vie comme garantie de son aboutissement.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je crois bien conna&icirc;tre cet &eacute;pisode depuis toujours, comme si sa conscience n&rsquo;attendait au fond de mon esprit que quelques bribes d&rsquo;entendement d&rsquo;enfant pour en crever la surface et pour me lier &agrave; ma naissance&nbsp;; si bien qu&rsquo;aussi loin que je me souvienne, j&rsquo;ai toujours &eacute;t&eacute; fi&egrave;re de ce que je voyais comme une particularit&eacute; qui me distinguait des autres mortels.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Est-ce l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement lui-m&ecirc;me ou la l&eacute;gende que j&rsquo;ai construite autour, qui s&rsquo;est imprim&eacute; dans mon destin&nbsp;? Toujours est-il que j&rsquo;ai toujours eu la conviction de ne pas avoir surmont&eacute; l&rsquo;&eacute;preuve pour rien. La vie avait donc &agrave; d&eacute;coudre avec moi, et moi &agrave; d&eacute;coudre avec la mort.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Cette derni&egrave;re a toujours &eacute;t&eacute; le point central de ma conscience&nbsp;; bien &agrave; l&rsquo;abri derri&egrave;re la fa&ccedil;ade de la petite fille dr&ocirc;le (qui faisait rire tout le monde avec ses airs de gar&ccedil;on manqu&eacute;) elle restait pourtant assise sur mon estomac et m&rsquo;ab&icirc;mait dans des oc&eacute;ans de terreurs &agrave; l&rsquo;id&eacute;e de la disparition possible de mes proches, bien plus que la perspective de ma fin.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">J&rsquo;ai ainsi toujours eu le sentiment de vivre en sursis, de ne jamais profiter pleinement de l&rsquo;instant pr&eacute;sent, mais de me trouver toujours dans l&rsquo;espace interm&eacute;diaire de l&rsquo;attente d&rsquo;une catastrophe imminente.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">J&rsquo;ai, parfois, pu me laisser envahir par ce sentiment au point de rentrer dans une forme de catatonie, une presque-mort, arr&ecirc;t face &agrave; la chose &agrave; l&rsquo;aff&ucirc;t.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Depuis, j&rsquo;ai &eacute;labor&eacute; quelques solutions &agrave; ce d&eacute;calage, parfois handicapant en soci&eacute;t&eacute;, entre l&rsquo;instant pr&eacute;sent pas tout &agrave; fait v&eacute;cu et l&rsquo;anticipation du moment redout&eacute;, dans une forme de cloisonnement&nbsp;: Une partie de moi est pr&eacute;sente &agrave; ce que je fait, l&rsquo;autre, mise au secret, m&egrave;ne sa vie autonome, creuse son trou comme le moine trappiste creuse sa tombe, tout en respectant un certain pacte de silence avec ma raison, pr&ecirc;te, cependant &agrave; hurler dans ma t&ecirc;te d&egrave;s que ma vigilance d&eacute;faille dans l&rsquo;obscurit&eacute; du sommeil.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Ainsi, je suis n&eacute;e dans un cri &eacute;trangl&eacute;&nbsp;: Interm&eacute;diaire vacillant entre inconscience de la vie et perte de l&rsquo;insouciance de son arr&ecirc;t imminent.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">La naissance est un traumatisme, dit-on&nbsp;; est-ce celui de s&rsquo;arracher du ventre et de l&rsquo;horizon clos des perceptions&nbsp;pour se trouver face au vide? Ou simplement celui de tendre vers la conscience&nbsp;? Autant de questions de ma naissance parvenues &agrave; ma co-naissance le jour, o&ugrave;, &agrave; mon tour, je fus m&egrave;re.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Ce jour-l&agrave;, l&rsquo;apparition de l&rsquo;&ecirc;tre qui est soi et qui, de seconde en seconde, ne l&rsquo;est d&eacute;j&agrave; plus, prit le sens du miracle&nbsp;; mais aussi de la catastrophe.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Je vis, &agrave; cet instant, toute l&rsquo;architecture de mes petits murets protecteurs s&rsquo;&eacute;crouler dans un chaos indescriptible, o&ugrave; mes pires terreurs lib&eacute;r&eacute;es se m&ecirc;l&egrave;rent aux jouissances les plus intenses.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">La logique bien ordonn&eacute;e de la vie, construction patiente de mes petits &eacute;go&iuml;smes, fut balay&eacute;e d&rsquo;un coup dans la d&eacute;chirure du ventre, et de sa d&eacute;pendance illusoire &agrave; l&rsquo;&oelig;uf de ses enveloppements merveilleux.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Ce petit &ecirc;tre brutalement mis en dehors, en devenir de soi, me mit hors de moi.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Son corps et ses sensations, d&rsquo;une impr&eacute;visibilit&eacute; extr&ecirc;me, m&rsquo;&eacute;chapp&egrave;rent d&rsquo;embl&eacute;e, tout en m&rsquo;arrachant les entrailles.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Sa chair si pr&eacute;sente, si vuln&eacute;rable, si &eacute;mouvante envahit l&rsquo;espace de mon d&eacute;sir, mais ouvrit &agrave; nouveau le gouffre sous mes pieds incertains.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Survivre devint &agrave; jamais un vain mot d&egrave;s lors que l&rsquo;autre, n&eacute; de ma chair, mourrait.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times; font-size: 14pt;\">Gertrude<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde; font-size: 14pt;\">Auto-Oscopie N&deg;3: Attendre&#8230;<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Attendre&#8230;&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">La premi&egrave;re id&eacute;e qui me vient &agrave; l&rsquo;esprit &ndash; est-elle saugrenue, ou au contraire d&rsquo;une implacable logique, et je sais que cela ne vous surprendra pas &ndash; est de compl&eacute;ter l&rsquo;expression par &laquo;&nbsp;la mort&nbsp;&raquo;&nbsp;: Attendre la mort.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Cependant rien ne me para&icirc;t plus absurde&nbsp;: La mort se laisserait-elle attendre&nbsp;? La mort survient.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">L&rsquo;attendre reviendrait &agrave; ne plus rien avoir &agrave; attendre&hellip; Mais peut-&ecirc;tre, l&agrave;, faudrait-il compl&eacute;ter par &laquo;&nbsp;de la vie&nbsp;&raquo;. Mais, au final, attendre quoi que ce soit de ou dans la vie aboutirait de toute fa&ccedil;on &agrave; avoir la mort, m&ecirc;me si ce n&rsquo;est pas elle que l&rsquo;on attend. Et si je pousse plus loin ce raisonnement idiot, attendre la mort (j&rsquo;entends par l&agrave; sciemment), qui serait ne rien attendre de la vie, et donc s&rsquo;&ocirc;ter tout espoir, voire toute illusion&nbsp; &ndash; dans l&rsquo;hypoth&egrave;se que ce soit possible car je dis peut-&ecirc;tre cela parce que je suis &agrave; un &acirc;ge, ou dans une disposition d&rsquo;esprit, o&ugrave; je me projette encore sur un chemin certes illusoire mais &agrave; venir &ndash; reviendrait &agrave; avoir la capacit&eacute; de voir la mort, comme les choses de la vie, c&rsquo;est &agrave; dire comme une r&eacute;alit&eacute;, comme un &eacute;v&eacute;nement normal, identifi&eacute;, reconnaissable, donc envisageable de notre parcours. Donc pour l&rsquo;attendre il faudrait avoir la possibilit&eacute; de l&rsquo;esp&eacute;rer.&nbsp; Pourtant esp&eacute;rer la mort serait, commun&eacute;ment parlant, avoir perdu tout espoir.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Me voici coinc&eacute;e comme une mouche dans un pot de miel.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Ou plut&ocirc;t cette id&eacute;e est une mouche (la mouche collante de la mort toujours pr&ecirc;te &agrave; jouer par d&eacute;faut les corr&eacute;lats ) tournoyant sans fin autour de mon propos&nbsp;; il me faut la chasser au plus vite avant de finir &eacute;cras&eacute;e, sous le poids de son corps mort, par la force centrifuge, sur une paroi que je n&rsquo;aurais pas vue venir, ou noy&eacute;e dans le miel illusoire et l&eacute;nifiant de l&rsquo;espoir.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Et je sais que derri&egrave;re la vitre, si vous avez eu la patience de lire ces lignes jusqu&rsquo;ici, vous attendez. Quoi&nbsp;? Je n&rsquo;en sais rien et je m&rsquo;en moque&nbsp;; comme je me moque de votre patience ou de votre impatience.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Car, ici, je vais employer le verbe &laquo;&nbsp;attendre&nbsp;&raquo; sans compl&eacute;ment, sans complaisance, sans compromis. Rajouter quoi que ce soit &agrave; &laquo;&nbsp;attendre&nbsp;&raquo; serait en d&eacute;finir l&rsquo;espace, en limiter le champ, lui donner une finitude, une &laquo;&nbsp;d&eacute;finitude&nbsp;&raquo;. Et m&ecirc;me &laquo;&nbsp;attendre rien&nbsp;&raquo; serait d&eacute;j&agrave; trop.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Attendre a toujours &eacute;t&eacute; mon activit&eacute; principale. Je la revendique, toute nue, juste comme une ouverture dans l&rsquo;espace-temps, un arr&ecirc;t sur image dans le d&eacute;roulement qui nous emporte. Cette attente se passe des certitudes de l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement, c&rsquo;est une attitude propice &agrave; l&rsquo;apparition &#8211; certains diront au miracle &#8211; une ouverture d&rsquo;espace impossible. Concr&egrave;tement, j&rsquo;aime attendre, provoquer cet &eacute;tat &eacute;tir&eacute;, rentrer en stase.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Ainsi quand j&rsquo;avais entre cinq et dix ans, je suivais mon p&egrave;re dans tous ses menus d&eacute;placements&nbsp;: acheter du pain, aller au garage, mettre de l&rsquo;essence dans le r&eacute;servoir, poster une lettre.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je me faisais oublier, j&rsquo;&eacute;tais son ombre. Assise sur le banquette arri&egrave;re de la 403, et malgr&eacute; le d&eacute;placement de la voiture, je voyageais immobile. J&rsquo;aimais l&rsquo;odeur de lat&eacute;rite et de mer qui se d&eacute;gageait des vieux si&egrave;ges. Je ne bougeais pas, mais ce n&rsquo;&eacute;tait pas de la sagesse&nbsp;; alors que mon p&egrave;re conduisait, parlait s&ucirc;rement plus pour lui-m&ecirc;me que pour moi, garait la voiture, sortait de la voiture, rentrait et d&eacute;marrait &agrave; nouveau, j&rsquo;attendais assise &agrave; la m&ecirc;me place sans aucune forme d&rsquo;agitation apparente, j&rsquo;&eacute;tais juste l&agrave; et nulle part &agrave; la fois&nbsp;; j&rsquo;&eacute;tais une chose, je me chosifiais volontairement pour vivre; car, si en apparence j&rsquo;&eacute;tais immobile, ma vie int&eacute;rieure, elle, &eacute;tait intense.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Invisible derri&egrave;re ma propre transparence redoubl&eacute;e par celle de la vitre de la porti&egrave;re, j&rsquo;observais avec passion l&rsquo;ext&eacute;rieur&nbsp;: gens et b&ecirc;tes, arbres, objets, maisons, tout y passait et tout passait devant mes yeux&nbsp;; c&rsquo;&eacute;tait un film incroyable que je pouvait actionner comme je voulais&nbsp;; j&rsquo;&eacute;tais r&eacute;alisatrice et spectatrice de cette mouvance. J&rsquo;&eacute;tais en m&ecirc;me temps &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de moi-m&ecirc;me et compl&egrave;tement projet&eacute;e en dehors. Mon corps p&eacute;trifi&eacute; permettait l&rsquo;envol de mon esprit&nbsp;: ce dernier &eacute;tait totalement d&eacute;sengag&eacute; de la r&eacute;alit&eacute;, comme ravi &agrave; ses obligations&nbsp;; il &eacute;tait en vacances et n&rsquo;&eacute;tait tenu &agrave; rien d&rsquo;autre que celui de contempler l&rsquo;&eacute;coulement du temps des autres et se contempler hors de ce temps. Et tous ceux qui bougeaient dehors, hommes et b&ecirc;tes, n&rsquo;avaient aucune id&eacute;e de l&rsquo;observation dont ils faisaient l&rsquo;objet&nbsp;; me voyaient-ils seulement&nbsp;? S&ucirc;rement non, car je ne faisais plus partie de leur espace, je n&rsquo;&eacute;tais pas dans la sph&egrave;re de leurs pr&eacute;occupations&nbsp;; je n&rsquo;&eacute;tais en aucun cas un &eacute;l&eacute;ment du d&eacute;roulement de leur vie. J&rsquo;&eacute;tais juste une petite fille assise dans une voiture qui attendait que son p&egrave;re revienne&nbsp;; dormait-elle&nbsp;? S&rsquo;ennuyait-elle&nbsp;? Peu leur importait&nbsp;; et c&rsquo;est ce qui m&rsquo;importait.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">La moindre intervention, qu&rsquo;elle soit de ma part dans leurs sph&egrave;res, ou de la leur dans ma sph&egrave;re, aurait provoqu&eacute; l&rsquo;&eacute;clatement de la bulle. Mais je savais que dans ce temps fig&eacute; qui tenait moins du temps que de l&rsquo;intervalle, vide ou vacance o&ugrave; j&rsquo;attendais le retour de mon p&egrave;re, tout pouvait arriver derri&egrave;re la vitre, mais rien ne pourrait m&rsquo;arriver&nbsp;: Tant que je restais invisible, l&rsquo;ext&eacute;rieur ne pourrait m&rsquo;atteindre. J&rsquo;&eacute;tais immortelle, alors que tout mourait doucement autour de moi, que chacun courait vers son destin.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Attendre est une ligne tendue d&rsquo;un instant <em>x<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">&agrave; un instant<\/span> <em>y<\/em><span style=\"font-style: normal;\">&nbsp;: il y a un d&eacute;but et une fin&nbsp;; attendre part de l&rsquo;annonce d&rsquo;un objet et finit par la survenue de ce dernier, mais ne constitue pas en soi un &eacute;l&eacute;ment chronologique dans le d&eacute;roulement des &eacute;v&egrave;nements&nbsp;; attendre est une sorte de c&eacute;sure dans l&rsquo;action, un entre-temps o&ugrave; rien n&rsquo;est cens&eacute; arriver de notable.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Dans l&rsquo;<\/span><em>adtendere<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">latin, il y a le verbe &laquo;&nbsp;tendre&nbsp;&raquo; bien s&ucirc;r, mais on entend aussi &laquo;&nbsp;tendre l&rsquo;esprit&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;tendre l&rsquo;oreille&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;pr&ecirc;ter attention&nbsp;&raquo;, comme la toile tendue et rendue propice &agrave; l&rsquo;attention. L&rsquo;attente peut-&ecirc;tre quelque chose de d&eacute;licieux comme celle d&rsquo;un &eacute;v&eacute;nement que l&rsquo;on sait d&rsquo;avance heureux, o&ugrave; chaque minute attendue est un pr&eacute;liminaire &agrave; la joie que l&rsquo;on va ressentir, mais elle peut &ecirc;tre insupportable face &agrave; l&rsquo;incertitude et par le temps qui file et dont on voit la perdition irr&eacute;m&eacute;diable. Quelle que soit l&rsquo;attente, le jeu en reste en suspend&nbsp; et, commun&eacute;ment, l&rsquo;attente n&rsquo;aurait d&rsquo;autre int&eacute;r&ecirc;t que sa raison, et ne saurait trop durer.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Mais l&rsquo;attente peut &ecirc;tre aussi pr&eacute;texte &agrave; elle-m&ecirc;me, &agrave; ouvrir cette suspension. Depuis mon enfance, alors que j&rsquo;&eacute;tais assise sur le banquette arri&egrave;re de la vieille Peugeot de mon p&egrave;re, j&rsquo;ai gard&eacute; la capacit&eacute; &agrave; rester suspendue, &agrave; rentrer dans une neutralit&eacute; invisible, &agrave; me laisser absorber enti&egrave;rement par ce qui m&rsquo;environne&nbsp;; j&rsquo;affectionne particuli&egrave;rement les salles d&rsquo;attentes, lieux de regroupements improbables d&rsquo;individus qui , malgr&eacute; l&rsquo;entassement auquel parfois ils sont soumis et quelques t&eacute;nues communications, restent seuls dans leurs pr&eacute;occupations, pr&eacute;-occupations qui seront mais sont d&eacute;j&agrave;&nbsp;: ils seront &laquo;&nbsp;re&ccedil;us&nbsp;&raquo; bient&ocirc;t dans le cabinet du m&eacute;decin, ou dans le bureau de quelque autorit&eacute; institutionnelle, pourront exposer un peu de leur personne&nbsp;; mais pour l&rsquo;instant, des pieds qui frottent le sol jusqu&rsquo;aux regards qui circulent , en passant par les gorges qui raclent, les pages de magazines qui bruissent entre les doigts et les tripotages de t&eacute;l&eacute;phones mobiles, les corps chuchotent de menues histoires et le spectacle est permanent. Je peux en oublier presque l&rsquo;objet de ma propre attente au point d&rsquo;avoir, le moment venu, quelque regret &agrave; quitter ma chaise. Les occasions d&rsquo;attendre, improbables et vari&eacute;es, ne manquent pas (&agrave; tel point que toute circonstance peut en &ecirc;tre l&rsquo;opportunit&eacute;), de la terrasse du caf&eacute; o&ugrave; j&rsquo;attends quelqu&rsquo;un, aux embouteillages, moments incroyables o&ugrave; chacun est &laquo;&nbsp;enferm&eacute;&nbsp;&raquo; &#8211; succession absurde de corps assis et align&eacute;s dans une direction commune mais vers une destination inconnue &#8211; dans une machine impuissante, mais ridiculement expos&eacute; dans un semi espace priv&eacute; transparent ;&nbsp; vision qui, j&rsquo;imagine, ferait hurler de rire l&rsquo;homme des cavernes qui passerait l&agrave; par hasard.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Mais la palme revient &agrave; ces lieux, la plupart vastes espaces d&rsquo;attente d&rsquo;administration, o&ugrave; l&rsquo;on se pose souvent pour plusieurs heures &ndash; j&rsquo;ai attendu ainsi une journ&eacute;e enti&egrave;re la d&eacute;livrance (mot tellement signifiant&nbsp;!) d&rsquo;une carte grise &agrave; la Pr&eacute;fecture de Paris&nbsp;! &ndash; muni du ticket crach&eacute; par une machine,&nbsp; l&rsquo;&oelig;il et l&rsquo;oreille suspendus &agrave; l&rsquo;&eacute;cran et &agrave; son signal sonore, qui annoncera, tels les r&eacute;sultats d&rsquo;une tombola de l&rsquo;attente, le bon num&eacute;ro et le guichet gagnant. Ces endroits sont des arches, o&ugrave; pour quelques heures de travers&eacute;e &agrave; temps et pas perdus, se forme un groupe de personnes d&rsquo;autant plus impr&eacute;visible qu&rsquo;il est h&eacute;t&eacute;roclite et hasardeux. Combien de fois, dans ma torpeur contemplative, ai-je eu envie de sortir mon carnet et de prendre des notes&hellip; Cela aurait pu faire la substance d&rsquo;un autre texte.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Mais je suis si bien, suspendue par les pieds au fil fragile de mon r&ecirc;ve &eacute;veill&eacute;&hellip;.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je vous attends&#8230; Attendez-moi.<br \/><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Gertrude<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde; font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Auto-Oscopie N&deg;4: Partir&#8230;<\/span><\/strong><\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">C&rsquo;est l&agrave;, nich&eacute; au fond de ma t&ecirc;te, presque oubli&eacute;, mais toujours pr&eacute;sent, pr&ecirc;t &agrave; surgir &agrave; chaque faille de mon quotidien.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">C&rsquo;est un creux dans l&rsquo;encombrement de mes pens&eacute;es, un trou d&rsquo;air, un vide rempli d&rsquo;atmosph&egrave;re.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Bien plus qu&rsquo;une id&eacute;e, c&rsquo;est un sentiment : vague &agrave; l&rsquo;&acirc;me, ressac qui bat, butant contre la cage &eacute;troite de mon cr&acirc;ne et de mes tripes .<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">C&rsquo;est poignant et beau comme la sourde m&eacute;lancolie d&rsquo;un ange grav&eacute; par D&uuml;rer&nbsp;dont l&rsquo;aile repli&eacute;e raconte l&rsquo;impuissance de l&rsquo;envol, et dont seul l&rsquo;&oelig;il fou, point aveugle et blanc au centre de l&rsquo;image, &eacute;chappe &agrave; tout dessein.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Car je soigne en moi, telle une douce aile malade et douloureuse, un d&eacute;sir&nbsp;: Partir.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il est d&rsquo;autant plus puissant que je ne passerai jamais &agrave; l&rsquo;acte&nbsp;; ultime pouvoir dont je me crois dot&eacute;e et que je me complais &agrave; croire plus fort que la mort, celui de laisser derri&egrave;re moi, le jour venu, ce trop plein qui me ronge le temps et l&rsquo;entendement.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">J&rsquo;ignore, de ce d&eacute;sir ou de la certitude de son inassouvissement, quel est le plus rassurant ou le plus inqui&eacute;tant. C&rsquo;est l&agrave;, en moi, comme une fen&ecirc;tre ouverte, et c&rsquo;est ce qui m&rsquo;importe.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je ne sais plus quel imb&eacute;cile, tant pis si c&rsquo;est un grand po&egrave;te, a dit que &laquo;&nbsp;partir &eacute;tait mourir un peu&nbsp;&raquo;. Je pense, au contraire, que partir est vivre, se sauver, se garder vivant. Il est d&rsquo;ailleurs &eacute;trange que l&rsquo;expression &laquo;&nbsp;se sauver&nbsp;&raquo; vaille aussi bien pour &laquo;&nbsp;fuir&nbsp;&raquo; que pour &laquo;&nbsp;vivre&nbsp;&raquo;.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Rester dans la m&eacute;lasse des journ&eacute;es qui s&rsquo;&eacute;coulent, dans la scansion absurde d&rsquo;&eacute;v&egrave;nements et de gestes renouvel&eacute;s jusqu&rsquo;&agrave; leur parfaite inconscience, laisser l&rsquo;&eacute;rosion de l&rsquo;habitude m&rsquo;aveugler et m&rsquo;asphyxier, est la plus sure fa&ccedil;on de mourir.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Et des fers du quotidien, l&rsquo;attachement le plus terrible reste bien l&rsquo;amour que je porte aux miens&nbsp;: vivre &agrave; leur c&ocirc;t&eacute; est aussi indispensable que leur passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; devient in&eacute;vitable&nbsp;; et seuls la perte et l&rsquo;absence peuvent restituer toute la dimension de cette d&eacute;pendance &agrave; l&rsquo;autre qui est devenu soi.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Pourtant, partir avant qu&rsquo;il ne soit trop tard, que l&rsquo;&acirc;ge m&rsquo;ali&egrave;ne &agrave; la d&eacute;cr&eacute;pitude de ma carcasse et me condamne &agrave; une passivit&eacute; immobile, est bien plus qu&rsquo;une id&eacute;e .<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">En effet, ce ne peut &ecirc;tre qu&rsquo;un sentiment, avec toute l&rsquo;exaltation qu&rsquo;il comporte, et les possibles extases qu&rsquo;il promet.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il est un amour impossible, je sais que cela n&rsquo;arrivera jamais&nbsp;; mais cela me fait r&ecirc;ver, de ces r&ecirc;ves plus forts que la r&eacute;alit&eacute;.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il ne s&rsquo;agit pas de fuir, mais de m&rsquo;affranchir de la pesanteur des amarres qui peu &agrave; peu m&rsquo;entrainent au fond de ma torpeur, et m&rsquo;enl&egrave;ve toute passion.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Et partir, l&agrave;, ne vise aucune destination r&eacute;elle ou connue, mais un lieu qui tiendrait plus de l&rsquo;utopie, <em>topos<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">qui est un ailleurs qui n&rsquo;existe nulle part pour exister partout, qui fait image dans ma t&ecirc;te, petite cabane au milieu de l&rsquo;oc&eacute;an des vagues ou des montagnes, dont la qualit&eacute; premi&egrave;re serait ma solitude.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Cependant, cette case vide des autres, que je m&eacute;nage dans l&rsquo;&oelig;il du cyclone, que j&rsquo;isole du bruit du monde, a, parfois, quelque vell&eacute;it&eacute; de se r&eacute;incarner dans ma cervelle.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Car une odeur y flotte.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Bien r&eacute;elle, elle en habite l&rsquo;espace &agrave; la mani&egrave;re d&rsquo;un parfum, et, telle une sir&egrave;ne au chant puissant, fait couler ma m&eacute;lancolie dans l&rsquo;amer de la nostalgie.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Odeur qui remonte, et brutalement claque dans ma m&eacute;moire&nbsp;: Odeur du bois blanc des caisses des d&eacute;m&eacute;nagements de mon enfance.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Partir est, en effet, une maladie que j&rsquo;ai attrap&eacute;e &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de trois ans, un &acirc;ge o&ugrave; il est pourtant d&eacute;testable de partir. Et telle une fi&egrave;vre tropicale, je sais qu&rsquo;elle brulera dans mes veines jusqu&rsquo;&agrave; la fin.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">J&rsquo;ai une pens&eacute;e &eacute;mue pour mes parents, si jeunes partis, avec deux enfants petits. Deux instituteurs, pleins d&rsquo;id&eacute;aux dans la t&ecirc;te, et quelques objets soigneusement pli&eacute;s dans une cantine m&eacute;tallique verte, le nom de mon p&egrave;re sur le couvercle, trac&eacute; au pinceau de fa&ccedil;on appliqu&eacute;e par ma m&egrave;re.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">D&rsquo;ann&eacute;e en ann&eacute;e, de mutation en mutation, d&rsquo;un poste outre-mer &agrave; un autre, le bagage grandit en m&ecirc;me temps que nous. De la cantine, nous pass&acirc;mes vite &agrave; deux, puis trois, et tr&egrave;s vite, mes parents firent fabriquer des caisses en bois qui nous suivirent ensuite durant tous nos p&eacute;riples, et ce, jusqu&rsquo;&agrave; leur retour d&eacute;finitif en France, bien apr&egrave;s le mien, &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de dix-huit ans.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Ces caisses doivent encore trainer quelque part dans un d&eacute;barras, si elles ne sont pass&eacute;es au feu de quelque nettoyage de printemps. Mais elles font partie de la l&eacute;gende familiale, rythmant de leurs &eacute;pisodes de remplissage nos s&eacute;jours en diff&eacute;rents points du globe&nbsp;; et quand elles ne servaient pas de containers &agrave; nos bagages, elles se pliaient &agrave; l&rsquo;ing&eacute;niosit&eacute; de ma m&egrave;re qui les transformait en banquettes ou en &eacute;tag&egrave;res dans des logements de fonctions d&eacute;nu&eacute;s de confort et bien souvent meubl&eacute;s du strict minimum&nbsp;; ma m&egrave;re, &agrave; l&rsquo;occasion, glosait sur ses coll&egrave;gues qui faisaient venir &agrave; grands frais des meubles &laquo;&nbsp;de style&nbsp;&raquo; de la m&eacute;tropole, et tirait beaucoup de fiert&eacute; &agrave; d&eacute;clarer que nous &eacute;tions, nous, log&eacute;s en &laquo;&nbsp;Louis Caisse&nbsp;&raquo;.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Ainsi ces caisses accompagnaient notre vie quotidienne en pr&eacute;servant une certaine atmosph&egrave;re provisoire dans la maison&nbsp;: un &laquo;&nbsp;partir&nbsp;&raquo; accroch&eacute; &agrave; ces bouts de bois qui ne se faisait jamais oublier des &laquo;&nbsp;oiseaux sur la branche&nbsp;&raquo;, autre expression maternelle, que nous &eacute;tions.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Mais &laquo;&nbsp;faire les caisses&nbsp;&raquo; restait le moment crucial, excitant et redoutable &agrave; la fois&nbsp;: de grandes disputes parentales &eacute;clataient autour du meilleur agencement des objets dans les caisses, ma m&egrave;re pr&eacute;tendant tout organiser en maitresse femme, mon p&egrave;re, pessimiste, pr&eacute;disant la catastrophe de devoir abandonner derri&egrave;re nous une partie de nos affaires par manque de place.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Je tremblais que ce sacrifice tomb&acirc;t sur mes quelques jouets, moi qui vivais d&eacute;j&agrave; ces pr&eacute;paratifs de d&eacute;part comme la s&eacute;paration douloureuse des petites choses construites lors de toujours trop courts s&eacute;jours et la privation momentan&eacute;e mais bien trop longue de mes menus biens.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Je savais que les caisses s&eacute;journeraient de longues semaines en mer dans les cales d&rsquo;un cargo dont elles garderaient &agrave; l&rsquo;arriv&eacute;e cette odeur caract&eacute;ristique d&rsquo;huile et d&rsquo;embruns m&ecirc;l&eacute;s. J&rsquo;imaginais mes poup&eacute;es compress&eacute;es entre les casseroles et les lampes &agrave; p&eacute;troles, affrontant les dangers des temp&ecirc;tes, ballot&eacute;es dans ces contenants de bois &agrave; l&rsquo;apparence pourtant solide, mais qui, livr&eacute;es aux &eacute;l&eacute;ments pouvaient se disloquer comme des f&eacute;tus de paille.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Cette travers&eacute;e aussi circonstancielle que temporelle de nos objets, qui faisait parall&egrave;le &agrave; chaque fois &agrave; notre d&eacute;part pour une situation nouvelle, prenait dans mon esprit une dimension quasi surnaturelle dont l&rsquo;&eacute;vocation a toujours le pouvoir de me serrer le c&oelig;ur&nbsp;; mais rien n&rsquo;&eacute;galait en &eacute;motion le moment tant attendu de l&rsquo;arriv&eacute;e des caisses&nbsp;: outre quelques mauvaises surprises pour mes parents d&rsquo;objets cass&eacute;s ou ayant pris l&rsquo;eau, c&rsquo;&eacute;taient pour moi une red&eacute;couverte &eacute;mue de choses qui, dans ce p&eacute;riple &eacute;chappant &agrave; ma vigilance, avaient acquis un suppl&eacute;ment de myst&egrave;re.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Je confiais ainsi &agrave; l&rsquo;inconnu un objet auquel je tenais beaucoup, un petit voilier que j&rsquo;avais eu pour mes huit ans, v&eacute;ritable mod&egrave;le r&eacute;duit de trois-m&acirc;ts, dot&eacute; d&rsquo;un gr&eacute;ement complet, qui naviguait tout comme un grand. C&rsquo;&eacute;tait probablement le jouet le plus sophistiqu&eacute; et le plus pr&eacute;cieux de ma collection, jouet dont mon p&egrave;re, ancien marin, s&rsquo;amusait autant que moi&nbsp;; je le soup&ccedil;onne d&rsquo;ailleurs d&rsquo;avoir eu quelque influence sur mes choix.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Le petit bateau devenait, d&egrave;s lors qu&rsquo;il se trouvait pos&eacute; sur l&rsquo;eau, un vrai navire de forbans&nbsp;: il affrontait courageusement les intemp&eacute;ries, sa coque craquait dans les creux gigantesques des d&eacute;ferlantes indomptables, ses voiles se gonflaient, ses cordages grin&ccedil;aient dans d&rsquo;&eacute;pouvantables ouragans, le bateau chavirait, l&rsquo;&eacute;quipage se noyait r&eacute;guli&egrave;rement non sans avoir au pr&eacute;alable combattu jusqu&rsquo;&agrave; la mort des monstres effroyables et des requins sanguinaires&nbsp;; parfois, il avait la chance de croiser un banc de dauphins qui venaient &agrave; son secours.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Quelque fut l&rsquo;issu du drame, tout pouvait recommencer le lendemain.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Ces aventures rocambolesques &eacute;taient &agrave; l&rsquo;aune de mon imagination enfantine et ne d&eacute;passaient pas en r&eacute;alit&eacute; la zone de petits clapots qu&rsquo;il m&rsquo;&eacute;tait permis de franchir dans l&rsquo;oc&eacute;an&nbsp;; au-del&agrave; commen&ccedil;ait le lieu des v&eacute;ritables dangers, hauts fonds et gouffres sous-marins peupl&eacute;s d&rsquo;innombrables b&ecirc;tes f&eacute;roces et de gigantesques mur&egrave;nes capables en quelques secondes de happer l&rsquo;innocent baigneur pour l&rsquo;entrainer dans des antres sombres.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">L&rsquo;id&eacute;e de ce monde que seuls Nemo et Achab &eacute;taient &agrave; m&ecirc;me de fr&eacute;quenter me faisait fr&eacute;mir de terreur, le soir, sous mon abri de moustiquaire, id&eacute;e que j&rsquo;entretenais &agrave; la lecture des <em>Merveilles de la Nature<\/em>, ouvrage abondamment illustr&eacute;&nbsp;dont l&rsquo;image la plus effroyable &eacute;tait une toute petite vignette en noir et blanc repr&eacute;sentant un tsunami au Japon&nbsp;: on y voyait des &ecirc;tres humains &agrave; peine plus grands que des fourmis fuyant devant une vague noire haute comme une montagne. L&rsquo;image m&rsquo;obs&eacute;dait au point que je m&rsquo;&eacute;veillais au milieu de la nuit, croyant entendre l&rsquo;oc&eacute;an avancer dans le jardin dont le fond donnait sur la plage, et que j&rsquo;&eacute;prouvais le besoin imp&eacute;rieux de contempler &agrave; nouveau ces trois centim&egrave;tres carr&eacute;s de chaos &agrave; la lueur de ma lampe de poche.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Si longtemps apr&egrave;s, alors que j&rsquo;habite si loin de la mer, je revois encore cette image avec autant de nettet&eacute;&nbsp;; elle surgit dans ma m&eacute;moire aussit&ocirc;t que j&rsquo;&eacute;voque de pr&egrave;s ou de loin l&rsquo;id&eacute;e de l&rsquo;oc&eacute;an.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-style: normal;\">Probablement n&rsquo;ai-je m&ecirc;me pas besoin de l&rsquo;&eacute;voquer, car l&rsquo;oc&eacute;an, depuis mon enfance, ne m&rsquo;a jamais quitt&eacute;, et il reste l&rsquo;objet central de mon d&eacute;sir, d&rsquo;autant plus grand que je m&rsquo;en trouve &eacute;loign&eacute;e&nbsp;; enfant, je courrais &agrave; sa rencontre d&egrave;s que mes parents avaient le dos tourn&eacute;, je ne m&rsquo;en lassais jamais. L&rsquo;oc&eacute;an est au c&oelig;ur de ce &laquo;&nbsp;partir&nbsp;&raquo; qui m&rsquo;habite, il en est l&rsquo;indicible, irr&eacute;sistible et terrifiant &agrave; la fois, espace incommensurable qui emporte mon petit bateau d&rsquo;enfant pour une destination d&eacute;sorient&eacute;e, sans retour.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Sur cet oc&eacute;an int&eacute;rieur, un jour de mars, il y a douze ans, j&rsquo;ai vu partir mon p&egrave;re, le marin, dans une caisse en bois. Sa travers&eacute;e ne finira jamais.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;&nbsp; <span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Gertrude<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: arial black,avant garde; font-size: 14pt;\"><strong>Auto-Oscopie N&deg;5: Vieillir&#8230;<\/strong><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Sans doute suis-je encore &agrave; l&rsquo;&acirc;ge o&ugrave; l&rsquo;&acirc;ge a le luxe de l&rsquo;attitude, o&ugrave; j&rsquo;ai une sorte de pouvoir d&eacute;cisionnel sur le temps, o&ugrave; la vieillesse (ou la jeunesse) est un &eacute;tat d&eacute;cr&eacute;t&eacute;.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais quelque chose me raconte dans la fatigue de certains r&eacute;veils, que le jour viendra o&ugrave; l&rsquo;&acirc;ge m&rsquo;imposera sa loi, me fera plier sous le joug rouill&eacute; des rhumatismes et de l&rsquo;apathie, asservira mon corps et mon esprit &agrave; quelque maladie sournoise.&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce jour, ce qui me restera de vie n&rsquo;aura de raison que son &eacute;tat de reliquat. Je ne vivrai que pour survivre et voler quelques instants &agrave; la Faucheuse, au moins avoir un semblant d&rsquo;illusion sur ces derniers matins o&ugrave; il me sera donn&eacute; d&rsquo;ouvrir de nouveau les yeux sans interroger le lendemain.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Pour l&rsquo;instant je conjugue encore mon temps au futur&nbsp;; ce dernier grouille de toute une foule de choses &agrave; accomplir. De la vieillesse qui tente de se glisser insidieusement dans l&rsquo;interstice entre ces choses, qui coule son plomb doucement dans mon &eacute;nergie, je ris encore, d&rsquo;un \u00ab\u00a0encore\u00a0\u00bb que je voudrait \u00ab\u00a0toujours\u00a0\u00bb ; je joue &agrave; la s&eacute;duire dans un dialogue presque amoureux,&nbsp;comme si l&rsquo;apprivoiser la rendrait belle; je l&rsquo;aguiche, la provoque, la caresse, tentant de lui trouver quelque valeur intrins&egrave;que.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais la Vieille tapie dans le coin du miroir, et qui croit que je ne la vois pas, a du mal &agrave; se faire aimer. J&rsquo;essaie pourtant de la surprendre&nbsp;; elle est cach&eacute;e dans l&rsquo;angle mort, elle joue la timide &agrave; la limite de mon champ de vision&nbsp;; elle ne se montre que le temps d&rsquo;un &eacute;clair, &agrave; l&rsquo;instant fugace o&ugrave; mon regard se d&eacute;tourne, o&ugrave; mon attention se rel&acirc;che de l&rsquo;observation de mon visage, en m&ecirc;me temps que je rel&acirc;che mes traits remont&eacute;s inconsciemment devant mon image refl&eacute;t&eacute;e dans un controle presque imperceptible et involontaire de mon expression.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Paradoxalement, je me regarde davantage dans le miroir que dans un temps o&ugrave; j&rsquo;&eacute;tais plus jeune, quand, dans cette fleur de l&rsquo;&acirc;ge, comme on le dit si joliment, je devais avoir une certaine s&eacute;r&eacute;nit&eacute; sur mon aspect physique. &Agrave; pr&eacute;sent, la confrontation avec ce double, qui joue plus la duplicit&eacute; que l&rsquo;honn&ecirc;tet&eacute;, me semble imp&eacute;rieuse et d&rsquo;autant plus fascinante qu&rsquo;elle en est inqui&eacute;tante&nbsp;; car dans le miroir, la Vieille me r&eacute;v&egrave;le peu &agrave; peu la fracture, la b&eacute;ance qui va s&rsquo;installer en moi &agrave; jamais, cette porte de sortie qu&rsquo;il me faudra franchir.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je l&rsquo;&eacute;pie &agrave; distance, mais je sais qu&rsquo;au moment pr&eacute;cis o&ugrave; je baisserai ma garde, elle prendra mon apparence et apposera son masque affaiss&eacute; sur mon visage&nbsp;; mieux, je la soup&ccedil;onne d&rsquo;&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; install&eacute;e &agrave; mon insu, sous ma peau, alourdissant mes paupi&egrave;res, ridant le coin de mes yeux, tirant vers le bas les commissures de mes l&egrave;vres, profitant de quelques moments d&rsquo;absence de ma part pour donner &agrave; ma personne cet aspect las qui ne raconte plus rien, ni qui ne se laisse plus rien raconter.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et un jour viendra, et n&rsquo;est pas encore venu, o&ugrave; ma vue se confondra avec ma vision, o&ugrave; la Vieille (qui attend son heure) aura l&rsquo;audace d&rsquo;emporter mon apparence dans sa r&eacute;alit&eacute;, et ce jour-l&agrave;, ce sera bien plus que mon apparence qui basculera dans la d&eacute;cr&eacute;pitude&nbsp;: mon &ecirc;tre entier descendra la pente.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&Agrave; pr&eacute;sent, elle n&rsquo;est qu&rsquo;une hypocrite <span style=\"color: #000000;\">virtuelle (comme je peux l&rsquo;&ecirc;tre sur la Toile avec toute la s&eacute;duction que j&rsquo;y d&eacute;ploie, bien cach&eacute;e derri&egrave;re mon clavier<\/span>&nbsp;; et sur cela, j&rsquo;aurai l&rsquo;occasion de revenir).<\/span><\/strong><\/span> <span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Hypocrite virtuelle, car elle me laisse toute latitude &agrave; la tromperie, tromperie envers moi-m&ecirc;me et illusion de la tromperie envers les autres.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Car la conscience de ce jeu de cache-cache avec ce &laquo;&nbsp;Moi-la-Vieille&nbsp;&raquo; me rend en quelque sorte invincible&nbsp;: je vois clair dans son jeu, je pr&eacute;vois ses coups &agrave; l&rsquo;avance. Surtout qu&rsquo;elle n&rsquo;est, pour l&rsquo;instant, que carcasse, et moi libre arbitre.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur mon corps physique, je lui laisse quelques victoires dont elle ne se lasse pas de se repaitre et moi de me moquer.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Ainsi, il &eacute;tait un temps o&ugrave; j&rsquo;arrachais soigneusement et avec une certaine satisfaction chaque cheveu blanc qui osait briller dans ma tignasse noire&nbsp;; puis, devant une certaine recrudescence du ph&eacute;nom&egrave;ne, j&rsquo;arrivai &agrave; en accepter quelques uns&nbsp;; j&rsquo;en tirais m&ecirc;me une certaine coquetterie. Mais la grisaille gagna du terrain et s&rsquo;essayait vicieusement &agrave; repeindre mes &eacute;tats d&rsquo;&acirc;me&nbsp;; alors je la combattis &agrave; la teinture.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Mais depuis peu, j&rsquo;ai d&eacute;cid&eacute; de n&rsquo;en rien faire, si ce n&rsquo;est de la regarder &eacute;voluer, comme si l&rsquo;afficher au grand jour lui interdisait toute la perversit&eacute; et le path&eacute;tique de l&rsquo;artifice, et prenait en faux le st&eacute;r&eacute;otype de la t&ecirc;te grise comme figuration de la vieillesse. Aussi, je prends le parti de chouchouter ce &laquo;&nbsp;poivre-et-sel&nbsp;&raquo;, de le faire briller, de le tailler comme une plante rare et exotique, d&rsquo;oindre cette cendre, cette couleur qui n&rsquo;en est plus une, pour en faire ressortir le luisant et les nuances argent&eacute;es.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Enfin, il me plait de retourner la politesse &agrave; la Vieille en lui donnant une le&ccedil;on de coquetterie, et je suis fi&egrave;re d&rsquo;arborer les effets de ses coups bas comme les troph&eacute;es d&rsquo;une exp&eacute;rience plus que les atteintes &agrave; mon int&eacute;grit&eacute;, de les consid&eacute;rer comme des atouts plus que d&rsquo;en accommoder les restes.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je la soigne, la Vieille&nbsp;; non comme une maladie mais comme une invit&eacute;e&nbsp;; je ruse &agrave; lui faire croire que je l&rsquo;accueille plus que je ne la subis, &agrave; lui faire oublier ses petites griv&egrave;leries mesquines sur ma chair.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Je dorlote cette usurpatrice comme un vase pr&eacute;cieux, fragilit&eacute; que j&rsquo;ai prise &agrave; mon compte, qui est celle d&rsquo;un &eacute;quilibre de funambule&nbsp;; fragilit&eacute; qui est celle de l&rsquo;exploit et non celle de la faiblesse.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La Vieille m&rsquo;occupe bien plus que la jeune qui persiste &agrave; rester malgr&eacute; la v&eacute;tust&eacute; du lieu. Cette derni&egrave;re a toujours v&eacute;cu de tout et de rien, se moquant du para&icirc;tre et du lendemain&nbsp;; pourtant, c&rsquo;est bien elle que je vois encore dans l&rsquo;&eacute;clat des vitrines, souriant &agrave; l&rsquo;allure de son pas press&eacute;, et qui court, court devant, l&eacute;g&egrave;re et insouciante, sans que ni le temps ni personne ne puisse la rattraper.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">C&rsquo;est elle qui chaque soir s&rsquo;endort dans les bras de son compagnon, dans l&rsquo;assurance totale de retrouver son image intacte, immuable depuis tant d&rsquo;ann&eacute;es, dans les yeux aim&eacute;s et aimant&nbsp;; c&rsquo;est elle qui chasse la Vieille pessimiste de sa couche, repoussant la pr&eacute;sence visqueuse de celle qui, &agrave; la faveur de l&rsquo;obscurit&eacute;, se vautre dans la crainte des pertes irr&eacute;m&eacute;diables et de la froide et sale solitude des antichambres de la mort.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Et pourtant, malgr&eacute; toute l&rsquo;&eacute;nergie que je sens couler dans mes veines, il m&rsquo;arrive de me laisser gagner par cette pourriture, vieillesse laide et peu app&eacute;tissante qui, irr&eacute;m&eacute;diablement, construit des murs d&rsquo;indiff&eacute;rence et fait d&eacute;tourner le regard des gens plus jeunes. Au fond de moi, crient ma propre jeunesse et le sentiment d&rsquo;injustice d&rsquo;&ecirc;tre emmur&eacute;e vivante dans ce corps d&eacute;cadent&nbsp;; corps dont je suis la seule &agrave; d&eacute;tenir le secret de la rupture entre un moi r&eacute;el et celui que je livre aux autres, par d&eacute;faut ou par lassitude, bien oblig&eacute;e d&rsquo;&ecirc;tre cette femme qui ne peut avoir d&rsquo;autre &acirc;ge que celui qu&rsquo;on lui donne.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Mais le pire des sentiments est bien la certitude que ce ressenti, ce sursaut de jouvence, n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion, celle laiss&eacute;e en creux par la jeunesse qui s&rsquo;enfuit, laissant, accroch&eacute;s &agrave; ma nostalgie, quelques lambeaux de ses hardes magnifiques.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et la Vieille ricane, triomphante. Elle ricane de m&rsquo;avoir d&eacute;finitivement assise au banc des refus&eacute;s&nbsp;; et, pi&egrave;tre consolation, elle ricane aussi au nez de la jeunesse arrogante, jetant son cynisme &agrave; la face de ceux, qui forts de leurs trente ans, croient dominer le monde qu&rsquo;elle a poss&eacute;d&eacute; avant eux&nbsp;; monde qu&rsquo;elle livre pour avoir le plaisir de le reprendre.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et moi, je ris, et rirai encore et toujours&nbsp;; je rirai jusqu&rsquo;&agrave; la fin, jusqu&rsquo;&agrave; en perdre l&rsquo;entendement,&nbsp; jusqu&rsquo;&agrave; en mourir; car je pense aux merveilleux vieillards qui m&rsquo;ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, mes grands-parents maternels et paternels, mon arri&egrave;re grand-m&egrave;re, et d&rsquo;autres ascendants, tous arriv&eacute;s &agrave; de tr&egrave;s grands &acirc;ges, &agrave; ces &acirc;ges qui les ont fait rentrer dans un espace qui tient plus de la l&eacute;gende que du souvenir au sein de ma m&eacute;moire. Et je ris de plaisir en revoyant la flamme qui dansait dans leurs yeux, celle qui m&rsquo;&eacute;tait destin&eacute;e et que je comprendrais plus tard, c&rsquo;est-&agrave;-dire maintenant.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Car les avoir connus, c&ocirc;toy&eacute;s, aim&eacute;s, admir&eacute;s a fait de moi exactement ce que je suis et dont je suis fi&egrave;re. Les voir partir, presque sans bruit, fut pour moi naturel, comme si, de cet &eacute;tat vieux o&ugrave; je les avais toujours connus, ils &eacute;taient pass&eacute;s doucement dans mon &ecirc;tre int&eacute;rieur. Et je ris encore de leur vieillesse si belle, qui reste pour moi le mod&egrave;le de l&rsquo;accomplissement. Une vieillesse d&eacute;sincarn&eacute;e et parfaite comme un id&eacute;al.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Mais cette vieillesse est une qualit&eacute; pas un devenir&nbsp;; car, l&agrave;, &laquo;&nbsp;vieillesse&nbsp;&raquo; n&rsquo;est pas &laquo;&nbsp;vieillir&nbsp;&raquo;, la vieillesse des a&iuml;euls semblant oublier et effacer toute la violence du &laquo;&nbsp;vieillir&nbsp;&raquo;&nbsp;: Si la vieillesse, pour moi, reste l&rsquo;apanage de mes grands-parents, image &agrave; jamais de leur s&eacute;r&eacute;nit&eacute; bienveillante et chaleureuse, le verbe vieillir ouvre, quant &agrave; lui, un gouffre noir et froid dans lequel il me faudra basculer ou avancer pas &agrave; pas comme un ultime d&eacute;fi du destin.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au seuil de cette sombre demeure, je ne peux que penser &agrave; mon p&egrave;re, &eacute;ternel jeune homme, courant les bois d&egrave;s cinq heures du matin, infatigable joueur de tennis. Il d&eacute;testait l&rsquo;id&eacute;e de vieillir et glosait sur la fin rapide qui l&rsquo;emporterait sans d&eacute;ch&eacute;ance, d&eacute;fiant la mort de ses plaisanteries.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">La Faucheuse est venu le cueillir comme une fleur au printemps.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Il n&rsquo;a jamais vieilli.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp; <span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Gertrude<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">(&agrave; suivre&#8230;)<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: times new roman,times;\">&nbsp;<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auto-Oscopie N&deg;1: &Eacute;crire&#8230; &nbsp; &Eacute;crire&nbsp;. Former les lettres du mot le rend d&eacute;j&agrave; redoutable. Et pourtant, malgr&eacute; la guerre que me d&eacute;clare ma propre appr&eacute;hension, et la r&eacute;sistance chaque fois renouvel&eacute;e de la page &agrave; entamer, l&rsquo;envie d&rsquo;&eacute;crire me tenaille. Sachez bien que je n&rsquo;emploie pas l&agrave; &eacute;crire dans le sens noble&nbsp;: il n&rsquo;y a, &hellip; <a href=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/auto-oscopies-p867430\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Auto-Oscopies&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-39","page","type-page","status-publish","hentry"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/39","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=39"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/39\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=39"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}