{"id":2243,"date":"2017-04-09T10:03:32","date_gmt":"2017-04-09T08:03:32","guid":{"rendered":"http:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/?p=2243"},"modified":"2017-04-12T08:52:00","modified_gmt":"2017-04-12T06:52:00","slug":"lecole-et-moi-lexception-au-capitaine-n10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/lecole-et-moi-lexception-au-capitaine-n10\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9cole et moi: L&rsquo;exception au Capitaine n\u00b010."},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><a href=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/3980831.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2245\" src=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/3980831.jpg\" alt=\"3980831\" width=\"750\" height=\"481\" srcset=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/3980831.jpg 750w, https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/3980831-300x192.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 85vw, (max-width: 909px) 67vw, (max-width: 984px) 61vw, (max-width: 1362px) 45vw, 600px\" \/><\/a><\/span><\/strong><\/em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Une petite photo (que je ne connaissais pas) trouv\u00e9e par hasard\u00a0 sur un site Internet. Il est mentionn\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la 5\u00e8me1 au Lyc\u00e9e Jules Ferry \u00e0 Tananarive. Je suis la deuxi\u00e8me en bas en partant de la droite. La premi\u00e8re en bas en partant de la droite est Chantal*. La grande blonde* au milieu en haut est celle qui se moquait et avec qui je me suis battue.<\/span><\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">L\u2019\u00e9cole et moi.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Entre l\u2019\u00e9cole et moi c\u2019est une affaire compliqu\u00e9e, et ce depuis toujours. D\u00e8s les premiers jours le divorce fut consomm\u00e9\u00a0; elle s\u2019appelait Miss Vilain, c\u2019\u00e9tait \u00e0 Khartoum\u00a0; et cette premi\u00e8re et seule maitresse, au nom malencontreusement signifiant, changea mon destin. Je restai exactement une semaine \u00e0 l\u2019\u00e9cole maternelle\u00a0; une semaine \u00e0 hurler en continu. Je ne sais qui, de Miss Vilain ou mes parents, d\u00e9cid\u00e8rent qu\u2019il y avait entre l\u2019\u00e9cole et moi, un probl\u00e8me trop difficile \u00e0 g\u00e9rer dans l\u2019imm\u00e9diat.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Je fus ainsi confi\u00e9e \u00e0 une nounou dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom mais qui m\u2019a laiss\u00e9 le souvenir d\u2019une grande silhouette drap\u00e9e de noir. Puis \u00e0 Madagascar, il y a eu Delphine, puis d\u2019autres apr\u00e8s. Delphine m\u2019a particuli\u00e8rement marqu\u00e9e. Je l\u2019adorais et l\u2019admirais. J\u2019appris beaucoup aupr\u00e8s d\u2019elle et je suis persuad\u00e9e que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 des personnes comme elle que j\u2019ai acquis la curiosit\u00e9 qui me fait encore avancer. Je la suivais partout\u00a0: au village quand elle allait converser en malgache avec ses copines, au march\u00e9 quand elle allait n\u00e9gocier la viande ou les \u0153ufs\u00a0 (elle exigeait, avant de les acheter, que ces derniers soient plong\u00e9s dans l\u2019eau, et s\u2019ils flottaient, elle les refusait car ils \u00e9taient f\u00e9cond\u00e9s). Je m\u2019int\u00e9ressais aussi de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00e0 toutes ses activit\u00e9s, au repassage avec le fer \u00e0 charbon qui n\u00e9cessitait d\u2019entretenir un foyer en continu, \u00e0 l\u2019entretien du poulailler, au cirage du parquet avec une noix de coco.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Alors que ma s\u0153ur ain\u00e9e suivait une scolarit\u00e9 tout \u00e0 fait normale \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire du village, je n\u2019allais toujours pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Quand mes parents rentraient du coll\u00e8ge, ils m\u2019apprenaient \u00e0 lire, \u00e9crire et compter. Mes parents \u00e9taient instituteurs et avaient pass\u00e9 une certification pour enseigner au coll\u00e8ge\u00a0; ils se partageaient \u00e0 deux l\u2019enseignement dans un minuscule \u00e9tablissement de brousse dont ils furent les premiers professeurs. Mon p\u00e8re enseignait les math\u00e9matiques, les sciences, la physique chimie et la musique, ma m\u00e8re le fran\u00e7ais, l\u2019histoire-g\u00e9ographie, l\u2019anglais et le dessin. Leurs \u00e9l\u00e8ves, dont le nombre ne d\u00e9passait pas la dizaine, tous niveaux confondus, \u00e9taient souvent \u00e0 la maison\u00a0: Tous ensemble, nous cueillions des fruits, goutions, ou faisions de la musique dans une ambiance familiale et chaleureuse.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">J\u2019\u00e9tais la petite fille la plus heureuse du monde. J\u2019apprenais \u00e0 tracer mes lettres avec un immense plaisir et je me souviens encore des cahiers que je remplissais d\u2019\u00e9critures en plein et en d\u00e9li\u00e9 avec une plume tremp\u00e9e dans l\u2019encre. Je conciliais, sans aucune difficult\u00e9, ces apprentissages scolaires avec ma vie \u00e0 la maison, partag\u00e9e entre le jeu et l\u2019observation de toutes sortes de ph\u00e9nom\u00e8nes, des activit\u00e9s de ma nounou \u00e0 la vie des fourmis et des cam\u00e9l\u00e9ons dans le jardin. J\u2019adorais dessiner et bricoler\u00a0; le parcours de mes parents nous amena \u00e0 vivre un an au bord de l\u2019oc\u00e9an dans un village perdu au bout d\u2019une piste impraticable\u00a0et ravitaill\u00e9 une fois par semaine par un petit avion. Je collectionnais les \u00e9tiquettes en bois des colis de nourriture que recevaient mes parents, j\u2019en faisais des petits bateaux qui voguaient sur la mer\u00a0; j\u2019avais \u00e9galement appris \u00e0 sculpter des pistolets dans les racines d\u2019ilang-ilang.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Quand j\u2019eus environ sept ans mes parents m\u2019inscrivirent \u00e0 l\u2019\u00e9cole par correspondance, au CNTE. Je recevais chaque semaine du travail \u00e0 faire que j\u2019accomplissais avec enthousiasme avec ou sans l\u2019aide de mes parents. Je progressais rapidement et \u00e0 dix ans je pus passer l\u2019examen d\u2019entr\u00e9e en sixi\u00e8me. J\u2019en ai peu de souvenir sauf que, bien plus pour mes parents que pour moi-m\u00eame, les choses s\u00e9rieuses commen\u00e7aient\u00a0; et qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus possible d\u2019envisager de continuer ainsi cette vie d\u2019enfant \u00e0 la maison.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">L\u2019ann\u00e9e de mes dix ans fut celle des grands bouleversements\u00a0: la carri\u00e8re de mes parents les amenait \u00e0 se rapprocher de la capitale et nous n\u2019\u00e9tions plus qu\u2019\u00e0 soixante kilom\u00e8tres de Tananarive. Ma s\u0153ur qui \u00e9tait pensionnaire en France pour ses \u00e9tudes secondaires (elle le reprocha longtemps \u00e0 mes parents mais ceci est une autre histoire) pouvait \u00e0 pr\u00e9sent revenir \u00e0 Madagascar pour son entr\u00e9e en troisi\u00e8me. Et moi je rentrai en sixi\u00e8me. Je me retrouvais donc avec ma s\u0153ur pensionnaire au Lyc\u00e9e Jules Ferry \u00e0 Tananarive et pour la premi\u00e8re fois v\u00e9ritablement \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Un lyc\u00e9e de filles o\u00f9 nous \u00e9tions en uniforme et devions ob\u00e9ir \u00e0 un r\u00e8glement strict. J\u2019avais dix ans et l\u2019ann\u00e9e me sembla une \u00e9ternit\u00e9. Je pleurais tous les soirs. Je ne me lavais pas. Je ne comprenais rien \u00e0 ce qui se passait autour de moi, \u00e0 ce qu\u2019on attendait de moi. J\u2019ai l\u2019image d\u2019un cartable avec un entassement de cahiers tout corn\u00e9s et froiss\u00e9s. Mes souvenirs de cette ann\u00e9e sont en m\u00eame temps confus et douloureux\u00a0: une nourriture infecte, une mauvaise odeur qui trainait dans le dortoir, les moqueries de mes camarades.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">J\u2019\u00e9tais d\u00e9bile, j\u2019\u00e9tais un cancre, j\u2019\u00e9tais sale, je ne faisais rien, je ne comprenais rien\u00a0; c\u2019\u00e9tait l\u2019image que je renvoyais \u00e0 l\u2019\u00e9vidence aux autres et il me semble que j\u2019avais, sans pouvoir vraiment y faire grand chose, une certaine conscience de cet \u00e9tat ahuri. J\u2019\u00e9tais m\u00eame convaincue de mon peu de l\u00e9gitimit\u00e9 en ces lieux. Ainsi la professeur d\u2019anglais dont la fille \u00e9tait dans la classe, assise au premier rang, elle s\u2019appelait Mme Beck, m\u2019avait plac\u00e9e au fond de la classe (je ne bougeais pas) et m\u2019avait dispens\u00e9e de tout exercice ou participation. J\u2019\u00e9tais abandonn\u00e9e \u00e0 ma passivit\u00e9\u00a0; \u00e0 la seule contemplation d\u2019un monde qui me restait \u00e9tranger. Les autres ne se rendaient compte de rien, ne soup\u00e7onnaient rien derri\u00e8re cette fa\u00e7ade, se contentaient d\u2019en rire et de passer \u00e0 autre chose. Moi, je regardais, j\u2019avais de moins en moins envie d\u2019agir, me persuadant de la normalit\u00e9 de la situation. Mes parents, eux, alert\u00e9s par le lyc\u00e9e, s\u2019inqui\u00e9t\u00e8rent de cet \u00e9tat, obtinrent de nous sortir, ma s\u0153ur et moi, non seulement tous les week-end mais \u00e9galement les jeudis, ce qui repr\u00e9senta pour eux beaucoup d\u2019aller-venus entre Mantasoa et Tananarive. Pourtant ils ne prirent jamais conscience de ce que je ressentais. J\u2019\u00e9tais heureuse de les voir mais n\u2019\u00e9tais pas r\u00e9confort\u00e9e tant qu\u2019il me fallait retourner au lyc\u00e9e.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Mais ce qu\u2019ils ont pu percevoir de ma souffrance, il me semble que pour ma s\u0153ur ain\u00e9e les choses se d\u00e9roulaient mieux, les a probablement motiv\u00e9s \u00e0 demander leur mutation pour Tananarive\u00a0; je passai en cinqui\u00e8me, s\u00fbrement gr\u00e2ce \u00e0 eux et \u00e0 leurs longues discussions avec mes professeurs. Et malgr\u00e9 mon nouveau statut d\u2019externe et le fait que nous habitions \u00e0 cent m\u00e8tres du lyc\u00e9e, je restais tout aussi peu en phase avec ce qui s\u2019y passait. J\u2019\u00e9tais de plus en plus perdue, de plus en plus \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Mes camarades m\u2019avaient trouv\u00e9 un surnom\u00a0: \u00ab\u00a0Lame Gillette\u00a0\u00bb synth\u00e8se entre mon pr\u00e9nom Juliette et ma maigreur. Je redoublai ma cinqui\u00e8me. Je me retrouvai \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2ge normal\u00a0\u00bb avec d\u2019autres camarades. Lors de cette deuxi\u00e8me cinqui\u00e8me je passai de la place de derni\u00e8re de la classe \u00e0 la place de premi\u00e8re. Le professeur de math\u00e9matiques pensait que c\u2019\u00e9tait mon p\u00e8re qui me faisait mes devoirs. Non, je venais juste de comprendre que la seule voie possible \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e9tait l\u2019adaptation. Je m\u2019\u00e9tais adapt\u00e9e. J\u2019\u00e9tais toujours moqu\u00e9e mais un peu plus respect\u00e9e\u00a0; je m\u2019\u00e9tais m\u00eame battue au sang avec une grande blonde avec des grandes tresses*. C\u2019est la derni\u00e8re qui m\u2019appel\u00e2t \u00ab\u00a0Lame Gillette\u00a0\u00bb. J\u2019avais m\u00eame une amie, Chantal*. J\u2019avais enfin ma place mais conservais une certaine distance avec l\u2019\u00e9cole\u00a0; chaque jour, je n\u2019avais qu\u2019une h\u00e2te, c\u2019\u00e9tait la quitter, retrouver ma chambre pour lire, dessiner ou bricoler. Le jour o\u00f9, (j\u2019\u00e9tais en quatri\u00e8me), un cyclone s\u2019abattit sur la ville et o\u00f9 nous v\u00eemes le toit du lyc\u00e9e s\u2019envoler, un espoir fou m\u2019envahit\u00a0: celui de ne jamais y remettre les pieds\u00a0! L\u2019ann\u00e9e de quatri\u00e8me fut marqu\u00e9e par la r\u00e9volution culturelle malgache qui se solda dans le sang par l\u2019instauration d\u2019une dictature\u00a0; l\u2019ann\u00e9e scolaire se termina en catastrophe, nous d\u00fbmes repartir pr\u00e9cipitamment en France apr\u00e8s dix ans de bonheur dans ce merveilleux pays de Madagascar. J\u2019en ressentis \u00e0 quatorze ans un v\u00e9ritable d\u00e9chirement.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Mes parents se retrouv\u00e8rent enseignants dans le coll\u00e8ge d\u2019une petite ville de Gironde\u00a0; je fus scolaris\u00e9e dans le m\u00eame \u00e9tablissement. Ce fut ma derni\u00e8re ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole. J\u2019avais de tr\u00e8s bons r\u00e9sultats mais me sentais \u00e0 nouveau terriblement \u00e0 part\u00a0: en m\u00eame temps fille de profs et \u00e9trang\u00e8re \u00e0 tous ces camarades qui se connaissaient depuis l\u2019enfance. Cette p\u00e9riode de quelques mois fut transitoire. Mes parents en deuil de Madagascar, redemandaient leur mutation, le plus loin possible disaient-ils. Nous nous retrouv\u00e2mes l\u2019ann\u00e9e suivante au Vanuatu\u00a0; \u00e0 l\u2019\u00e9poque ce minuscule archipel se nommait les Nouvelles H\u00e9brides. J\u2019y passai le reste de mon adolescence et c\u2019est avec un bonheur sans \u00e9gal que je poursuivis mes \u00e9tudes secondaires par correspondance. Mes parents n\u2019insist\u00e8rent pas pour me mettre pensionnaire \u00e0 Noum\u00e9a comme cela aurait pu se faire. En seconde, premi\u00e8re et terminale, le travail par correspondance \u00e9tait consid\u00e9rable \u00e0 l\u2019image de ces \u00e9normes liasses de documents qui arrivaient par la poste chaque semaine. Tout devait se faire par \u00e9crit. Je m\u2019y attelais avec enthousiasme et me restreignais \u00e0 un emploi du temps rigoureux. \u00c0 sept heures j\u2019\u00e9tais devant ma table, \u00e0 midi je d\u00e9jeunais et reprenais \u00e0 treize heures trente\u00a0; je finissais t\u00f4t pour aller \u00e0 la plage. Mes vacances calqu\u00e9es sur celles de la m\u00e9tropole \u00e9taient invers\u00e9es par rapport \u00e0 celles de mes parents qui enseignaient dans l\u2019h\u00e9misph\u00e8re sud\u00a0: pendant leurs vacances, je travaillais pendant qu\u2019ils se promenaient, trainais mes liasses dans les pays qu\u2019ils visitaient. Par contre je passais mes grandes vacances dans un petit ilot chez les parents d\u2019une amie, \u00e0 p\u00e9cher, chercher des coquillages, cultiver des melons et des tomates sous les cocotiers. Ces \u00e9tudes par correspondance devaient impliquer un travail personnel bien plus important que celui d\u2019un lyc\u00e9en normal, mais j\u2019appr\u00e9ciais la libert\u00e9 et l\u2019autonomie qu\u2019elles m\u2019offraient dans leur mise en \u0153uvre\u00a0; une autonomie totale dans laquelle mes parents n\u2019ont jamais interf\u00e9r\u00e9. J\u2019appr\u00e9ciais \u00e9galement la relation \u00e9pistolaire que je tissais avec mes professeurs. Le fait de n\u2019avoir jamais vu la t\u00eate de mes professeurs, \u00e9galement le sentiment de faire partie d\u2019une grande n\u00e9buleuse d\u2019\u00e9l\u00e8ves \u00e9tudiant par correspondance de par le monde me convenait pleinement.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Au bout de ces trois ans, je partis passer mon baccalaur\u00e9at en France et j\u2019y restai pour entamer des \u00e9tudes de m\u00e9decine. Je voulais devenir m\u00e9decin sans fronti\u00e8res telles ces personnes qui affrontaient les pires conditions pour aller soigner des gens dans les endroits les plus recul\u00e9s du monde, et pour lesquelles j\u2019avais la plus grande admiration. Or la r\u00e9alit\u00e9 de la facult\u00e9 de m\u00e9decine, la foule d\u2019\u00e9tudiants qui s\u2019y pressaient, l\u2019esprit de comp\u00e9tition, les mesquineries r\u00e9serv\u00e9es aux premi\u00e8res ann\u00e9es me firent vite changer d\u2019avis. J\u2019y restai un an et demi. Et au bout de six mois d\u2019errance, je rentrai \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux Arts un peu sur un coup de t\u00eate, presque par hasard. Il faut dire que depuis mon enfance, du plus loin que je me souvienne, je n\u2019avais cess\u00e9 de dessiner, peindre et bricoler.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Dans cette \u00e9cole des Beaux Arts de province je me sentis tout de suite chez moi. Malgr\u00e9 des objectifs p\u00e9dagogiques flous voire douteux, un tiraillement entre diff\u00e9rentes \u00ab\u00a0chapelles\u00a0\u00bb d\u2019enseignants et les conflits entre eux qu\u2019il \u00e9tait difficile d\u2019ignorer, des relations professeurs-\u00e9l\u00e8ves qui pouvaient devenir ambigu\u00ebs, des psychodrames permanents, je trouvai en ces lieux tout ce \u00e0 quoi j\u2019avais aspir\u00e9, la libert\u00e9 et la possibilit\u00e9 d\u2019une expression personnelle. C\u2019\u00e9tait comme la cons\u00e9quence logique de mon parcours compliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole. J\u2019y passais six ann\u00e9es mouvement\u00e9es et passionnantes, dont il fallut ensuite faire le deuil, une fois mon dipl\u00f4me pass\u00e9. <\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Je pensais en avoir fini avec l\u2019\u00e9cole. Mais quelques ann\u00e9es plus tard je la red\u00e9couvris \u00e0 travers mes enfants. Judith adora l\u2019\u00e9cole\u00a0d\u2019embl\u00e9e et le m\u00eame plaisir d\u2019y aller et d\u2019y \u00eatre l\u2019accompagna de la maternelle au lyc\u00e9e\u00a0; elle s\u2019\u00e9panouissait dans ce milieu collectif; toujours curieuse d\u2019apprendre de nouvelles choses, elle \u00e9tait une \u00e9l\u00e8ve brillante et extr\u00eamement exigeante envers ses r\u00e9sultats qu\u2019elle n\u2019envisageait m\u00eame pas moyens. Emma, par contre, n\u2019eut pas le m\u00eame int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9cole. J\u2019\u00e9tais d\u00e9chir\u00e9e chaque matin d\u2019amener quasiment de force cette petite fille en pleurs, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Je reconnaissais l\u00e0 ma propre panique d\u2019enfant et en avait l\u2019estomac nou\u00e9. La souffrance d\u2019Emma me poursuivait toute la journ\u00e9e et je dus me faire violence pour ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019envie de la retirer de l\u2019\u00e9cole comme mes parents l\u2019avaient fait pour moi. Malgr\u00e9 le peu d\u2019\u00e9coute et de compr\u00e9hension rencontr\u00e9s chez ses institutrices, je m\u2019obstinai \u00e0 penser que l\u2019\u00e9cole serait b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 mon enfant et lui apporterait ce qui avait manqu\u00e9 dans mon apprentissage de la vie\u00a0; en particulier ce que mon compagnon d\u00e9signe avec humour ma case manquante d\u2019exp\u00e9rience de cour d\u2019\u00e9cole. Je r\u00e9ussis mon pari car Emma s\u2019adapta peu \u00e0 peu \u00e0 l\u2019\u00e9cole et y fit preuve \u00e0 son tour de v\u00e9ritables facilit\u00e9s d\u2019apprentissage\u00a0; mais elle garda une distance, voire une suspicion envers l\u2019\u00e9cole et ses acteurs, r\u00e9ussissant dans ses \u00e9tudes mais n\u2019entrant pas dans une compl\u00e8te adh\u00e9sion avec elle. Je crois avoir transmis \u00e0 mes enfants une certaine d\u00e9fiance du syst\u00e8me \u00e9ducatif et de ses limites, la facult\u00e9 de d\u00e9tecter et de mettre en d\u00e9bat son pouvoir de formatage tout en tirant profit de ses richesses.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Je descends d\u2019une lign\u00e9e d\u2019enseignants\u00a0: mes grands parents paternels \u00e9taient instituteurs, ma grand-m\u00e8re maternelle, mon p\u00e8re, ma m\u00e8re \u00e9galement, une grande partie de mes oncles et tantes \u00e9taient dans l\u2019enseignement. Ma s\u0153ur ain\u00e9e et mon petit fr\u00e8re sont aussi professeurs. J\u2019ai toujours eu un immense respect pour le m\u00e9tier d\u2019enseignant qui tient plus de l\u2019engagement que du simple emploi. Je pense \u00eatre riche de ses valeurs et de sa culture transmise par mes ascendants. Mais j\u2019\u00e9tais surement la seule dans la famille \u00e0 avoir jur\u00e9 de ne jamais exercer ce m\u00e9tier. Et pourtant c\u2019est bien ce que je fis un jour\u00a0; n\u00e9cessit\u00e9 oblige d\u2019une vie \u00e0 quatre qui roulait p\u00e9niblement sur le seul salaire sporadique de l\u2019un et les ventes encore plus improbables des productions picturales de l\u2019autre. Mettant dans la balance ce qui \u00e9taient de mes comp\u00e9tences et de mes dipl\u00f4mes, je d\u00e9cidai que la meilleure mani\u00e8re de les utiliser \u00e9tait de passer les concours de l\u2019\u00c9ducation Nationale pour devenir professeur d\u2019Arts Plastiques. C\u2019est avec un enthousiasme insoup\u00e7onn\u00e9 que je me remis sur le tard \u00e0 \u00e9tudier et contre toute attente et au del\u00e0 de tous mes espoirs je r\u00e9ussis les deux, CAPES et agr\u00e9gation, sans pour autant \u00eatre pass\u00e9e par l\u2019universit\u00e9. Je mets une part de cette r\u00e9ussite sur le compte de mon parcours atypique qui me donnait un profil un peu diff\u00e9rent et surement moins \u00ab\u00a0format\u00e9\u00a0\u00bb que la plupart des candidats engag\u00e9s dans la pr\u00e9paration aux concours.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">C\u2019est ainsi que je retournai dans la cour d\u2019\u00e9cole, mais cette fois par la grande porte\u00a0; une cour d\u2019\u00e9cole dont le son va toujours chercher chez moi, fugitivement, je ne sais quelle angoisse tapie dans ma m\u00e9moire.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">De mon m\u00e9tier actuel, je ne dirai rien ici, si ce n\u2019est qu\u2019il faut l\u2019exercer avec humilit\u00e9, bienveillance et \u00e9coute et qu\u2019il ne faut jamais perdre de vue les d\u00e9rives possibles du pouvoir qui nous est conf\u00e9r\u00e9 face aux \u00e9l\u00e8ves.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Je sais \u00e9galement que si je n\u2019avais pas plaisir \u00e0 exercer ce m\u00e9tier, je l\u2019aurais abandonn\u00e9 depuis longtemps.<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><em><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\">Serait-il ma revanche sur l\u2019\u00e9cole\u00a0?<\/span><\/strong><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Juliette Charpentier, Paris, 9 avril 2017<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Une petite photo (que je ne connaissais pas) trouv\u00e9e par hasard\u00a0 sur un site Internet. 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La grande blonde* &hellip; <a href=\"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/lecole-et-moi-lexception-au-capitaine-n10\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;L&rsquo;\u00e9cole et moi: L&rsquo;exception au Capitaine n\u00b010.&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[139,107,122],"tags":[],"class_list":["post-2243","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chapeau-au-capitaine","category-les-dessous-du-capitaine","category-les-revelations-du-capitaine"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2243"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2243\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2252,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2243\/revisions\/2252"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}