{"id":3060,"date":"2021-04-09T00:00:24","date_gmt":"2021-04-08T22:00:24","guid":{"rendered":"http:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/?p=3060"},"modified":"2021-04-08T16:45:54","modified_gmt":"2021-04-08T14:45:54","slug":"en-mains-ploples-ou-le-je-des-mots-lexception-au-capitaine-n14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/juliettecharpentier.fr\/gertrudes\/en-mains-ploples-ou-le-je-des-mots-lexception-au-capitaine-n14\/","title":{"rendered":"En mains \u00ab\u00a0ploples\u00a0\u00bb ou le Je des mots : L\u2019exception au Capitaine n\u00b014."},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">\u00ab\u00a0Juliette, comment sont tes mains\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/strong><\/span><\/em><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">\u00c0 la question que mon entourage ne se lassait pas de me poser, je r\u00e9pondais inlassablement\u00a0: \u00ab\u00a0Elles sont ploples.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/strong><\/span><\/em><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">J\u2019avais environ quatre ans et je savais tr\u00e8s bien dire le mot \u00ab\u00a0propre\u00a0\u00bb proprement. Mais remplacer les R par des L tellement plus liquides, plus bizarres, plus informes, plus int\u00e9ressants \u00e0 prononcer me procurait une satisfaction certaine\u00a0; les r\u00e9actions d\u2019hilarit\u00e9 que produisait l\u2019effet comique de r\u00e9p\u00e9tition m\u2019amusaient beaucoup et m\u2019encourageaient \u00e0 poursuivre.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">J\u2019ai toujours aim\u00e9 les mots, jouer avec eux, leur sens, leur plasticit\u00e9, leurs possibles polys\u00e9mies. Cr\u00e9er des associations entre eux, des collisions, des collusions, construire des phrases ou pas, ou carr\u00e9ment produire de la confusion gr\u00e2ce \u00e0 eux.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Enfant, des jours entiers, je r\u00e9p\u00e9tais int\u00e9rieurement des mots ou des termes que j\u2019avais attrap\u00e9s comme des papillons sans forc\u00e9ment en conna\u00eetre le sens, tout simplement parce que leurs sons me plaisaient ou que je leur conf\u00e9rais une autre signification.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">J\u2019\u00e9tais une enfant sauvage et solitaire dont l\u2019esprit \u00e9tait peupl\u00e9 d\u2019histoires, de conversations, de bricolages divers qui m\u2019occupaient. Je ne m\u2019ennuyais jamais et avec du recul, je m\u2019aper\u00e7ois que les mots jouaient un r\u00f4le certain dans cet univers personnel qui me suffisait amplement. \u00c0 tel point que loin de briller, je devais renvoyer une image quelque peu demeur\u00e9e en soci\u00e9t\u00e9 au grand d\u00e9sespoir de mes parents.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas en reste pour jouer l\u2019idiot \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 l\u2019envi bons mots et calembours qui par usure ne faisaient plus rire que lui. Il adorait \u00e9galement modifier les noms propres, au point parfois d\u2019oublier la version originale face \u00e0 des personnes qui s\u2019en trouvaient contrari\u00e9es.<br \/>\nChaque semaine il recevait Le Canard Enchain\u00e9 et se d\u00e9lectait de sa lecture d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre\u00a0; nous avions droit \u00e0 tous les bons mots de l\u2019hebdomadaire, titres succulents avec dessins ad hoc, contrep\u00e8teries croustillantes qu\u2019on nous disait ne pas \u00eatre pour nos oreilles d\u2019enfants.<br \/>\nMa m\u00e8re, elle, faisaient les mots crois\u00e9s du Canard, r\u00e9put\u00e9s des plus difficiles. Passionn\u00e9e de litt\u00e9rature, elle recevait, au fond de la brousse malgache, la revue \u00ab\u00a0Avant-sc\u00e8ne\u00a0\u00bb qui retranscrivait toutes les nouveaut\u00e9s th\u00e9\u00e2trales. Je les lisais apr\u00e8s elle, je ne comprenais pas tout mais m\u2019appropriais quelques tirades \u00e0 d\u00e9clamer pour moi seule. <\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">La lecture \u00e9tait une de mes plus grandes occupations, celle bien s\u00fbr de livres accessibles \u00e0 mon \u00e2ge, j\u2019avais entre huit et dix ans\u00a0; je m\u2019int\u00e9ressais \u00e9galement fortement aux ouvrages que mes parents laissaient sur leurs tables de nuit, \u00e0 la recherche, quand ils avaient le dos tourn\u00e9, de je ne sais quels myst\u00e8res r\u00e9serv\u00e9s aux adultes. C\u2019est ainsi que vers neuf ans j\u2019ai lu, terrifi\u00e9e, \u00ab\u00a0La M\u00e9tamorphose\u00a0\u00bb de Kafka, et \u00e9t\u00e9 longtemps hant\u00e9e par un corps de cafard incrust\u00e9 de pommes pourries.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">De la lecture \u00e0 l\u2019\u00e9criture il y a une logique. Je prenais beaucoup de plaisir \u00e0 \u00e9crire, des lettres particuli\u00e8rement destin\u00e9es \u00e0 ma tante ou \u00e0 mes grands-parents. Je faisais \u00e9galement partie d\u2019une chaine d\u2019enfants de part le monde qui s\u2019envoyaient des cartes postales\u00a0; j\u2019\u00e9crivais \u00e0 des inconnus et recevais des r\u00e9ponses en retour\u00a0; cela allait du petit mot aux vrais r\u00e9cits, j\u2019aimais l\u2019id\u00e9e de raconter ce qui me passait par la t\u00eate \u00e0 des personnes que je ne rencontrerais jamais.<br \/>\nJ\u2019avais environ huit ans et n\u2019allais pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Je suivais des cours \u00e0 distance par le CNTE, anc\u00eatre du CNED. J\u2019avais par exemple \u00e9crit une r\u00e9daction fleuve o\u00f9 je faisais le parall\u00e8le entre mon grand-p\u00e8re que j\u2019admirais et la momie de Rams\u00e8s II vue au Mus\u00e9e du Caire lors de notre dernier retour \u00e0 Madagascar. Le professeur que je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 visiblement tr\u00e8s impressionn\u00e9.<br \/>\nPlus tard en classe de troisi\u00e8me, cette fois scolaris\u00e9e durant une ann\u00e9e en Gironde, je r\u00e9digeai une nouvelle sur une histoire atroce se d\u00e9roulant dans les camps de la mort, r\u00e9cit qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 relat\u00e9 par un de mes oncles et qu\u2019il me semblait important de retranscrire. Cette \u00e9criture parmi d\u2019autres que je r\u00e9alisai en cours de fran\u00e7ais fut un moment particuli\u00e8rement fort de ma scolarit\u00e9. C\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps un acte s\u00e9rieux et une vraie satisfaction.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Mais ma plus grande r\u00e9v\u00e9lation d\u2019\u00e9l\u00e8ve reste le latin. Mes sept ann\u00e9es de latin furent une pure jouissance intellectuelle, l\u2019\u00e9preuve de Baccalaur\u00e9at sur le Satyricon de Petrone une apoth\u00e9ose.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Le latin \u00e9tait un jeu en m\u00eame temps litt\u00e9raire et scientifique, les traductions relevaient du d\u00e9fi et de l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re. J\u2019\u00e9tais capt\u00e9e et fascin\u00e9e par la polys\u00e9mie des termes et des expressions, par les tournures et les nuances avec lesquelles les auteurs latins se jouaient de leurs lecteurs. Chaque mot trimballait son petit monde avec multiples chemins pour s\u2019y perdre.<br \/>\n<\/span><\/strong><\/span><\/em><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">J\u2019ai le grand bonheur et honneur d\u2019avoir encore en ma possession le Gaffiot familial l\u00e9gu\u00e9 de s\u0153ur en s\u0153ur puis \u00e0 mes enfants\u00a0; ouvrage tant aim\u00e9, consult\u00e9, annot\u00e9, reliquaire de petites fleurs s\u00e9ch\u00e9es et de tr\u00e8fles \u00e0 quatre feuilles.<br \/>\nLe latin, que je maitrisais mieux que les langues vivantes, anglais et espagnol, de mon cursus, m\u2019a fait d\u00e9couvrir l\u2019univers passionnant de l\u2019\u00e9tymologie\u00a0; je ne peux plus aborder un mot sans me questionner sur son histoire. Non seulement les mots portent un h\u00e9ritage suivant des filiations parfois surprenantes voire tortueuses, mais il est possible de les d\u00e9vier vers des directions absurdes pour leur faire prendre d\u2019autres voies et d\u2019autres sens. On s\u2019aper\u00e7oit souvent dans l\u2019exp\u00e9rience du calembour que le mot, sa sonorit\u00e9, sa forme se plient tr\u00e8s volontiers \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 en retrouvant coh\u00e9rence et logique.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">C\u2019est bien plus tard que je d\u00e9couvris Marcel Duchamp et sa m\u00e9canique intellectuelle, merveilleuse Broyeuse \u00e0 chocolat, bien apr\u00e8s l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts qui se situait entre un enseignement technique traditionnel et poussi\u00e9reux et le renouveau d\u2019une contemporan\u00e9it\u00e9 picturale, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9, dans ce contexte, le surr\u00e9alisme \u00e9tait g\u00eanant voire ringardis\u00e9, avec tout ce qui allait avec.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">C\u2019est bien par hasard, et cela doit \u00eatre id\u00e9alement ainsi, que j\u2019en fis la d\u00e9couverte au gr\u00e9 des visites de mus\u00e9es et d\u2019\u00e9tudes que je repris pour devenir enseignante. Apr\u00e8s cela, je n\u2019eus de cesse, pour moi et pour mes \u00e9l\u00e8ves, de creuser et creuser encore mes connaissances sur Duchamp et son \u0153uvre qui symbolise pour moi l\u2019aboutissement de toute recherche artistique au point qu\u2019il serait inutile d\u2019en rajouter. Je ne d\u00e9crirai pas ici sa d\u00e9marche\u00a0; chacun peut aller \u00e0 sa recherche et y trouver son propre chemin.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Le jeu avec les mots est r\u00e9ellement rentr\u00e9 dans ma pratique artistique quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler \u00e0 partir d\u2019un cr\u00e2ne que j\u2019ai pr\u00e9nomm\u00e9 Gertrude. Gertrude au vocable plein de R comme en contrepoint du \u00ab\u00a0plople\u00a0\u00bb de mon enfance.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Quand j\u2019ai abord\u00e9 cette pratique autour de Gertrude, il y a plus de treize ans, je ne me doutais pas \u00e0 quel point ce simple motif (pas si simple), r\u00e9ceptacle vide (pas si vide) et sans histoire (mais \u00e0 l\u2019histoire de tous les possibles), se pr\u00eaterait \u00e0 l\u2019infini au jeu avec les formes et les mots, que les mots comme \u00ab\u00a0os\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0cr\u00e2ne\u00a0\u00bb joueraient ainsi les trublions dans le langage, aussi bien le mien que celui des interlocuteurs de ce blog\u00a0; \u00e0 quel point \u00e9galement le jeu avec les mots pourraient g\u00e9n\u00e9rer des r\u00e9alisations plastiques, et ces r\u00e9alisations autant de spiritualit\u00e9 verbale.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Ainsi le Blog de GertrudeS persiste et signe uniquement gr\u00e2ce au plaisir que je retire de ce jeu. Aucune autre ambition.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Je choisis de ne pas associer d\u2019images \u00e0 ce texte car le blog entier en est l\u2019illustration et la d\u00e9monstration.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Juliette Charpentier<br \/>\nTurenne le 9 avril 2021 .<br \/>\n<\/span><\/strong><\/span><\/em><em><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Le noeuf d\u2019avril, le seul jour de l\u2019ann\u00e9e<br \/>\no\u00f9 La Cr\u00e2neuse raconte sa vie.<\/span><\/strong><\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; \u00ab\u00a0Juliette, comment sont tes mains\u00a0?\u00a0\u00bb \u00c0 la question que mon entourage ne se lassait pas de me poser, je r\u00e9pondais inlassablement\u00a0: \u00ab\u00a0Elles sont ploples.\u00a0\u00bb J\u2019avais environ quatre ans et je savais tr\u00e8s bien dire le mot \u00ab\u00a0propre\u00a0\u00bb proprement. 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