Les contre-vanités de Gertrude.

Gertrude serait-elle une contre-vanité ?
Avec sa tête en os et ses faux airs de tête de mort, est-elle la mieux placée pour nous alerter sur les futilités de ce bas-monde face au néant ?
Ce reste humain, initialement destiné à la Science, instrumentalisé dans une démarche pseudo artistique, ne serait-il pas un simulacre de « memento mori » un « souviens-toi » de « ça été » plutôt que de « ce qui sera », une esquisse grossière de figuration de la mort dans le refus obstiné de correspondre au stéréotype du crâne?
L’os, quel qu’il soit, est un constat figé, un arrêt sur image dans le processus de décomposition du corps, une étape après la chair, après la peau, après tout ce qui donne physionomie, après tout ce qui dégouline. Contempler son immobilité, sa minéralité, sa face aveugle et sans histoire, revient à se dispenser de toute digression sur le véritable travail de la mort, à s’aveugler sur la défaite en marche de l’être.

La vanité est ailleurs :
Elle est peut-être dans l’acte de peindre…
Elle est peut-être dans ce texte…
Elle est peut-être dans cette photographie…

Photographie numérique montrant l’atelier de JC.

Cela fait exactement douze ans et onze mois que Gertrude se la joue mortelle sur Internet.

Gertrude au charbon.

Douze ans et deux mois
il est temps
de remettre l’Os au charbon

Photographie noir et blanc où nous voyons au premier plan, éparpillées sur une surface grise, quelques esquisses au fusain représentant le crâne Gertrude, trois crayons de fusain et une estompe. Au deuxième plan, posée sur la même surface à gauche, nous reconnaissons Gertrude vue de trois quart dos. Reflétant la face du crâne et une part de la silhouette de la crâneuse photographe ainsi que la porte fenêtre située derrière elle, source de lumière, la petite vitrine entrouverte dans laquelle Gertrude est rangée habituellement à l’abri de la poussière. Enfin à droite de l’image au fond, une autre porte fenêtre dont les vitres jouent également à refléter la lumière et dont la poignée en porcelaine rappelle une des industries traditionnelles du Limousin.

UNE et tri sans chair*.

Il y a de cela onze ans et dix mois
j’eus l’idée sans queue ni chair
(mais avec tête)
de faire de Gertrude
la plus traitresse des images*

Photographie numérique retravaillée en noir et blanc et recadrée, montrant une installation composée ainsi : Une chaise de l’ébéniste Michael Thonet vue de manière frontale, placée sur un plancher de bois brut et adossée à un mur de pierre blanchi à la chaux. Sur l’assise de la chaise est posé un crâne humain, celui de Gertrude, positionné de trois-quarts dos, et sur son dossier, face à nous est collée une feuille de papier blanc rectangulaire de format allongé et horizontal sur laquelle sont imprimés en majuscule et en police Arial taille 80 les mots « CONCEPT CHAIR »*. À gauche de la chaise, face à nous, est accrochée sur le mur l’impression sur papier glacé au format presque carré d’une photographie numérique couleur représentant le crâne de Gertrude dans la même position que le crâne posé sur la chaise. En bas de la photographie, et dépassant légèrement de chaque côté, est collée une bande de papier dessin blanc sur laquelle est tracée en lettres cursives au crayon à papier 6B la phrase « Ceci n’est pas un crane »* ; l’accent circonflexe sur le mot « crane » semble avoir été oublié, ou, s’il n’a pas été oublié, le terme joue alors de l’ambiguïté entre le mot « crâne » et le mot anglais « crane » qui signifie « grue ». À droite de la chaise, face à nous, est fixée au mur dans le sens horizontal une feuille de papier blanc rectangulaire sur laquelle est imprimé un texte concernant la place de Gertrude dans la pratique plastique de Juliette Charpentier. La première ligne est imprimée en police Arial taille 72, les suivantes sont de taille décroissante de 48 à 12, ce qui rend le texte peu lisible dans sa totalité. L’ensemble de l’installation ne paraît répondre à aucune rigueur mathématique : la ligne de séparation entre le plancher et le mur n’est pas horizontale, la chaise n’est pas vraiment parallèle au mur, le crâne est de travers, les feuilles de papier penchent.

 

*Encore quelques références capillotractées, même si Gertrude n’a pas un poil sur le caillou.

 

L’Os-curité ou Gertrudomètre N°23.

Cela fait à présent onze ans et un mois
que La Capitaine Crâneuse
navigue à vue dans d’obscurs projets
pour trouver enfin l’idée lumineuse
qui rassemblera de manière cohérente
les moyens du bord de l’Os.

JC, janvier 2019, L’Os-curité ou Gertrudomètre N°23, Ampoule défectueuse, éléments électriques indéterminés, fragment de chaine, grelot en aluminium, lettre G en métal, brin de fil rouge, colle : Objets divers issus de la boite à bricolage de JC.

Cela pourrait se résumer ainsi :
« G cherchait la lumière, mais J suis allumée en trichant chaque jour sous le poids de mes chênes tout en restant branchée pour faire un peu de bruit et garder le Fil. »

Vous trouvez ça absurde?
Moi aussi.

Rien n’était prévu,
mais rien ne sera laissé au hasard.

L’appareil photo

 

L'appareil photo

L'appareil photo

Nikomat janvier 1999

L'appareil photo

 Nikomat mars 2016

Depuis dix-sept ans, rien.

Si peu d’évocations et un deuil arrêté enfermé, comme l’urne dans sa boite en carton tout en haut, tout au fond de la grande armoire.

 

Et soudain, cet appareil photo. Ma mère me l’offre comme une évidence dix-sept ans après la mort de mon père. L’objet n’avait jamais bougé de l’autre armoire, celle de l’Yvonne.

Ma première réaction est de refuser ce présent . Car « présent » est cet appareil photo ; si présent qu’il me semble impossible de me l’approprier comme s’il appartenait encore à mon père. Aussi dois-je faire l’effort de penser mon père au passé pour enfin m’en saisir et oser le manipuler.

 

L’appareil faisait partie de tout cet ensemble d’objets techniques que mon père affectionnait et préservait jalousement , de la caméra qui enregistrait notre vie familiale au télescope pour suivre la course des étoiles, du baromètre pour mesurer la pression atmosphérique aux pendules qu’il remontait cérémonieusement toutes les semaines.

Œil paternel qui nous regardait grandir, l’appareil photographique était de chaque évènement grand ou petit, de chaque déplacement, même le plus anodin.

Véritable métonymie emportant sa présence, je le vois très précisément dans les mains de mon père.

 

L’appareil a été acheté vraisemblablement vers 1975 dans le Pacifique Sud et provenait directement du Japon. De marque Nikon, il porte l’inscription Nikomat, et non Nikormat comme ceux conçus pour l’exportation que l’on trouve en France. Le boitier s’accompagne de quelques accessoires objectifs, flash, pied.

Je l’examine pour la première fois avec attention ; Il est lourd et robuste, le mécanisme simple, presque rudimentaire ne possède aucun automatisme.

Je m’apprête à l’ouvrir quand je remarque que le compteur de vues indique le chiffre 9 : Une pellicule est engagée, entamée, huit photos impressionnées sont là depuis dix sept ans. La mince couche de gélatine témoin de la lumière passée, dans l’effacement probable des sels d’argent, attend mon regard dans l’obscurité de la boite. Elle emporte ma décision et moi j’emporte mon précieux butin à Paris : je finirai la pellicule, celle que mon père a commencé juste avant sa mort.

Car moi aussi je suis un peu photographe, comme l’était mon père, en amateur, sans prétention . C’est bien grâce à lui que je le suis devenue. Il se trouve aussi que, depuis peu, après des année de numérique, je m’intéresse à nouveau à la photographie argentique ; j’ai ainsi exhumé et scanné des dizaines de pellicules noir et blanc réalisées dans ma jeunesse. J’ai également ressorti mes vieux appareils et acheté un antique boitier grand format sur internet.

Le Nikomat vient à point nommé, il sera l’outil indispensable à ma pratique.

 

De retour à Paris, j’ose enfin appuyer sur le déclencheur. Mais c’est sans compter sur les années de sommeil et d’inactivité du mécanisme qui se bloque aussitôt.

Il ne fallait pas croire que je pourrais m’approprier ainsi, sans vergogne, l’appareil photo que mon père avait bichonné pendant vingt-cinq ans et rangé pour dix sept ans d’oubli dans l’armoire de l’Yvonne. « On ne réveille pas les morts si facilement » me rappelle le deuil qui reste toujours à faire.

L’objet-œil paternel résiste à ma frustration, à ma déception, à ma peur d’avoir anéanti tout ce soin. À la hâte, je rembobine la pellicule entamée, celle que je ne finirai jamais. Je sais que j’ai irrémédiablement voilé quelques vues par des manipulations maladroites. Combien en restera-t-il sur les huit présumées?

 

Alors l’urgence s’impose face à cette deuxième mort. Une deuxième chance pour l’urgence qui n’a pas réussi à refaire partir la mécanique cardiaque de mon père.

Dans l’heure il me faut trouver un réparateur qui saura remonter le temps, rendre à l’objet l’éclat de sa perfection, celui qu’il avait du vivant de mon père. Peu importe le prix ; je traverse la ville le jour-même pour confier l’appareil malade. Il sera guéri dans trois semaines. En passant je dépose la pellicule dans un magasin spécialisé.

 

Je récupère le négatif quelques heures plus tard, et le scanne ; apparaissent quatre images aux couleurs pales et au grain marqué : paysages de neige d’une Dordogne familière, témoignage modeste des dernières vacances passées en famille avec mon père : trois vues où je reconnais ma sœur, ma fille adolescente, le chien de la maison qui suit, et ce paysage sans personne avec, au centre, le château dans la brume.

 

On a toujours photographié le château, c’est comme un rite, comme une politesse qu’on lui ferait en passant .

 

Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, mars 2016 (extrait)

L'appareil photo

L'appareil photo

Cela fait huit ans et trois mois que la Crâneuse affiche ses photos sur Internet

Si Gertrude Noire est toujours sérieuse

ce n’est pas toujours le cas de Gertrude et Gertrude Rose

Huit ans : Principe élémentaire du rudimentaire

 

Cela fait huit ans

que la Crâneuse capte la lumière de l’Os

de manière archaïque

pour la diffuser en high-tech

 

Serait-ce la seule façon

d’esquiver l’archétype ? 

 

 

Élémentaire ma chère Gertrude ! 

 

Huit ans : Principe élémentaire du rudimentaire

 

Huit ans : Principe élémentaire du rudimentaire

Huit ans : Principe élémentaire du rudimentaire

JC, janvier 2016, Principe élémentaire du rudimentaire,

boîte à chaussures modifiée et peinte en noir, papier calque, aluminium,

10 x 18 x 29 cm