Os-Shore: L’exception au Capitaine n°9

 

Os-Shore: L'exception au Capitaine n°9

 

D’habitude les Noeufs du mois d’Avril, la Crâneuse, pour marquer son changement d’âge, écrit un petit texte texceptionnel.

Ainsi elle aurait pu vous parler de sa passion pour la photographie ou de ses difficultés avec le concept d’exposition.

Ou encore aurait-elle pu évoquer encore une fois la volatilité de cet espace virtuel et immatériel d’internet, de ces paroles dites et aussitôt envolées, de l’amitié illusoire, consommable et jetable.

Mais aujourd’hui la Crâneuse, fière Capitaine du Triblog Gertrude n’en fera rien : elle n’a plus la foi de hisser Os en ces lieux car son chair Os séant s’est transformé en marécage à publicités douteuses*.

Voici pourquoi le navire à trois mats va faire route vers une autre île et entreposer son crâne ailleurs, chez un autre hébergeur, quitte à payer un petit impôt afin d’être maitre de son domaine.

Mais la Crâneuse réussira-t-elle pour autant à garder la mémoire de ces huit années et trois mois passées en votre compagnie?

 

*L’hébergeur Eklablog vient de changer ses modalités et impose désormais à ses blogueurs des publicités surgissantes et autres dans leurs espaces.

 

Étant donnée la chasse d’os

 

 Privée des troncs

Gertrude caresse le fantasme

de posséder un trouduc

pour pouvoir enfin péter os et fort

et montrer ses fèces

 

Étant donnée la chasse d'os

Étant donnée la chasse d'os

Étant donnée la chasse d'os

JC, avril 2016, La Boite à Caca Os,

La Boite: acrylique, vernis, lettres autocollantes et photographie numérique sur boite en bois, Le Caca: sucre glace, blanc d’oeuf et cacao en poudre le tout moulé avec une bonne dose d’amour digérée dans l’intestin virtuel,

L’ensemble: 10 x 5 x 5 cm.

Étant donnée la chasse d'os

Gertrude en est toute pétée des airs

(ptdr)

Car cela fait huit ans et trois mois

qu’elle digère en vain sur Internet

 

 

Cet article est dédié à Anne Hecdoth

et à son célèbre cas cabinet dard

 

Pendant que Gertrude évacue

Gertrude Rose fait le vide

et Gertrude Noire est dans le trop-plein

 

Nettoyage de printemps

 

Cela fait huit ans et trois mois

que l’état géré des étagères de la Crâneuse laisse à désirer.

Que lui prend-il soudain

en ce début de printemps

de procéder au nettoyage complet

de ses placards?

Si ce n’est de retrouver

entre les huiles et le vinaigre

quelques Gertrude sucrées

en train de danser tagada tsoin tsoin

 

Nettoyage de printemps

Nettoyage de printemps

 

Et si elle en faisait un petit évènement fessebouquien?

Car avec les beaux jours qui s’annoncent

l’exposition démange.

Rendez-vous dans quelques jours

chers amis likeurs

pour une dégustation

sans aucune modération ni date de péremption

 

Nettoyage de printemps

 

 

Alors que Gertrude Rose

s’apprête à consommer

Gertrude est au bout de sa digestion

Quant à Gertrude Noire elle reste un pur esprit

 

 

L’appareil photo

 

L'appareil photo

L'appareil photo

Nikomat janvier 1999

L'appareil photo

 Nikomat mars 2016

Depuis dix-sept ans, rien.

Si peu d’évocations et un deuil arrêté enfermé, comme l’urne dans sa boite en carton tout en haut, tout au fond de la grande armoire.

 

Et soudain, cet appareil photo. Ma mère me l’offre comme une évidence dix-sept ans après la mort de mon père. L’objet n’avait jamais bougé de l’autre armoire, celle de l’Yvonne.

Ma première réaction est de refuser ce présent . Car « présent » est cet appareil photo ; si présent qu’il me semble impossible de me l’approprier comme s’il appartenait encore à mon père. Aussi dois-je faire l’effort de penser mon père au passé pour enfin m’en saisir et oser le manipuler.

 

L’appareil faisait partie de tout cet ensemble d’objets techniques que mon père affectionnait et préservait jalousement , de la caméra qui enregistrait notre vie familiale au télescope pour suivre la course des étoiles, du baromètre pour mesurer la pression atmosphérique aux pendules qu’il remontait cérémonieusement toutes les semaines.

Œil paternel qui nous regardait grandir, l’appareil photographique était de chaque évènement grand ou petit, de chaque déplacement, même le plus anodin.

Véritable métonymie emportant sa présence, je le vois très précisément dans les mains de mon père.

 

L’appareil a été acheté vraisemblablement vers 1975 dans le Pacifique Sud et provenait directement du Japon. De marque Nikon, il porte l’inscription Nikomat, et non Nikormat comme ceux conçus pour l’exportation que l’on trouve en France. Le boitier s’accompagne de quelques accessoires objectifs, flash, pied.

Je l’examine pour la première fois avec attention ; Il est lourd et robuste, le mécanisme simple, presque rudimentaire ne possède aucun automatisme.

Je m’apprête à l’ouvrir quand je remarque que le compteur de vues indique le chiffre 9 : Une pellicule est engagée, entamée, huit photos impressionnées sont là depuis dix sept ans. La mince couche de gélatine témoin de la lumière passée, dans l’effacement probable des sels d’argent, attend mon regard dans l’obscurité de la boite. Elle emporte ma décision et moi j’emporte mon précieux butin à Paris : je finirai la pellicule, celle que mon père a commencé juste avant sa mort.

Car moi aussi je suis un peu photographe, comme l’était mon père, en amateur, sans prétention . C’est bien grâce à lui que je le suis devenue. Il se trouve aussi que, depuis peu, après des année de numérique, je m’intéresse à nouveau à la photographie argentique ; j’ai ainsi exhumé et scanné des dizaines de pellicules noir et blanc réalisées dans ma jeunesse. J’ai également ressorti mes vieux appareils et acheté un antique boitier grand format sur internet.

Le Nikomat vient à point nommé, il sera l’outil indispensable à ma pratique.

 

De retour à Paris, j’ose enfin appuyer sur le déclencheur. Mais c’est sans compter sur les années de sommeil et d’inactivité du mécanisme qui se bloque aussitôt.

Il ne fallait pas croire que je pourrais m’approprier ainsi, sans vergogne, l’appareil photo que mon père avait bichonné pendant vingt-cinq ans et rangé pour dix sept ans d’oubli dans l’armoire de l’Yvonne. « On ne réveille pas les morts si facilement » me rappelle le deuil qui reste toujours à faire.

L’objet-œil paternel résiste à ma frustration, à ma déception, à ma peur d’avoir anéanti tout ce soin. À la hâte, je rembobine la pellicule entamée, celle que je ne finirai jamais. Je sais que j’ai irrémédiablement voilé quelques vues par des manipulations maladroites. Combien en restera-t-il sur les huit présumées?

 

Alors l’urgence s’impose face à cette deuxième mort. Une deuxième chance pour l’urgence qui n’a pas réussi à refaire partir la mécanique cardiaque de mon père.

Dans l’heure il me faut trouver un réparateur qui saura remonter le temps, rendre à l’objet l’éclat de sa perfection, celui qu’il avait du vivant de mon père. Peu importe le prix ; je traverse la ville le jour-même pour confier l’appareil malade. Il sera guéri dans trois semaines. En passant je dépose la pellicule dans un magasin spécialisé.

 

Je récupère le négatif quelques heures plus tard, et le scanne ; apparaissent quatre images aux couleurs pales et au grain marqué : paysages de neige d’une Dordogne familière, témoignage modeste des dernières vacances passées en famille avec mon père : trois vues où je reconnais ma sœur, ma fille adolescente, le chien de la maison qui suit, et ce paysage sans personne avec, au centre, le château dans la brume.

 

On a toujours photographié le château, c’est comme un rite, comme une politesse qu’on lui ferait en passant .

 

Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, mars 2016 (extrait)

L'appareil photo

L'appareil photo

Cela fait huit ans et trois mois que la Crâneuse affiche ses photos sur Internet

Si Gertrude Noire est toujours sérieuse

ce n’est pas toujours le cas de Gertrude et Gertrude Rose