L’école et moi: L’exception au Capitaine n°10.

 

3980831Une petite photo (que je ne connaissais pas) trouvée par hasard  sur un site Internet. Il est mentionné qu’il s’agit de la 5ème1 au Lycée Jules Ferry à Tananarive. Je suis la deuxième en bas en partant de la droite. La première en bas en partant de la droite est Chantal*. La grande blonde* au milieu en haut est celle qui se moquait et avec qui je me suis battue.

L’école et moi.

Entre l’école et moi c’est une affaire compliquée, et ce depuis toujours. Dès les premiers jours le divorce fut consommé ; elle s’appelait Miss Vilain, c’était à Khartoum ; et cette première et seule maitresse, au nom malencontreusement signifiant, changea mon destin. Je restai exactement une semaine à l’école maternelle ; une semaine à hurler en continu. Je ne sais qui, de Miss Vilain ou mes parents, décidèrent qu’il y avait entre l’école et moi, un problème trop difficile à gérer dans l’immédiat.

Je fus ainsi confiée à une nounou dont j’ai oublié le nom mais qui m’a laissé le souvenir d’une grande silhouette drapée de noir. Puis à Madagascar, il y a eu Delphine, puis d’autres après. Delphine m’a particulièrement marquée. Je l’adorais et l’admirais. J’appris beaucoup auprès d’elle et je suis persuadée que c’est grâce à des personnes comme elle que j’ai acquis la curiosité qui me fait encore avancer. Je la suivais partout : au village quand elle allait converser en malgache avec ses copines, au marché quand elle allait négocier la viande ou les œufs  (elle exigeait, avant de les acheter, que ces derniers soient plongés dans l’eau, et s’ils flottaient, elle les refusait car ils étaient fécondés). Je m’intéressais aussi de très près à toutes ses activités, au repassage avec le fer à charbon qui nécessitait d’entretenir un foyer en continu, à l’entretien du poulailler, au cirage du parquet avec une noix de coco.

Alors que ma sœur ainée suivait une scolarité tout à fait normale à l’école primaire du village, je n’allais toujours pas à l’école.

Quand mes parents rentraient du collège, ils m’apprenaient à lire, écrire et compter. Mes parents étaient instituteurs et avaient passé une certification pour enseigner au collège ; ils se partageaient à deux l’enseignement dans un minuscule établissement de brousse dont ils furent les premiers professeurs. Mon père enseignait les mathématiques, les sciences, la physique chimie et la musique, ma mère le français, l’histoire-géographie, l’anglais et le dessin. Leurs élèves, dont le nombre ne dépassait pas la dizaine, tous niveaux confondus, étaient souvent à la maison : Tous ensemble, nous cueillions des fruits, goutions, ou faisions de la musique dans une ambiance familiale et chaleureuse.

J’étais la petite fille la plus heureuse du monde. J’apprenais à tracer mes lettres avec un immense plaisir et je me souviens encore des cahiers que je remplissais d’écritures en plein et en délié avec une plume trempée dans l’encre. Je conciliais, sans aucune difficulté, ces apprentissages scolaires avec ma vie à la maison, partagée entre le jeu et l’observation de toutes sortes de phénomènes, des activités de ma nounou à la vie des fourmis et des caméléons dans le jardin. J’adorais dessiner et bricoler ; le parcours de mes parents nous amena à vivre un an au bord de l’océan dans un village perdu au bout d’une piste impraticable et ravitaillé une fois par semaine par un petit avion. Je collectionnais les étiquettes en bois des colis de nourriture que recevaient mes parents, j’en faisais des petits bateaux qui voguaient sur la mer ; j’avais également appris à sculpter des pistolets dans les racines d’ilang-ilang.

Quand j’eus environ sept ans mes parents m’inscrivirent à l’école par correspondance, au CNTE. Je recevais chaque semaine du travail à faire que j’accomplissais avec enthousiasme avec ou sans l’aide de mes parents. Je progressais rapidement et à dix ans je pus passer l’examen d’entrée en sixième. J’en ai peu de souvenir sauf que, bien plus pour mes parents que pour moi-même, les choses sérieuses commençaient ; et qu’il n’était plus possible d’envisager de continuer ainsi cette vie d’enfant à la maison.

L’année de mes dix ans fut celle des grands bouleversements : la carrière de mes parents les amenait à se rapprocher de la capitale et nous n’étions plus qu’à soixante kilomètres de Tananarive. Ma sœur qui était pensionnaire en France pour ses études secondaires (elle le reprocha longtemps à mes parents mais ceci est une autre histoire) pouvait à présent revenir à Madagascar pour son entrée en troisième. Et moi je rentrai en sixième. Je me retrouvais donc avec ma sœur pensionnaire au Lycée Jules Ferry à Tananarive et pour la première fois véritablement à l’école. Un lycée de filles où nous étions en uniforme et devions obéir à un règlement strict. J’avais dix ans et l’année me sembla une éternité. Je pleurais tous les soirs. Je ne me lavais pas. Je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, à ce qu’on attendait de moi. J’ai l’image d’un cartable avec un entassement de cahiers tout cornés et froissés. Mes souvenirs de cette année sont en même temps confus et douloureux : une nourriture infecte, une mauvaise odeur qui trainait dans le dortoir, les moqueries de mes camarades.

J’étais débile, j’étais un cancre, j’étais sale, je ne faisais rien, je ne comprenais rien ; c’était l’image que je renvoyais à l’évidence aux autres et il me semble que j’avais, sans pouvoir vraiment y faire grand chose, une certaine conscience de cet état ahuri. J’étais même convaincue de mon peu de légitimité en ces lieux. Ainsi la professeur d’anglais dont la fille était dans la classe, assise au premier rang, elle s’appelait Mme Beck, m’avait placée au fond de la classe (je ne bougeais pas) et m’avait dispensée de tout exercice ou participation. J’étais abandonnée à ma passivité ; à la seule contemplation d’un monde qui me restait étranger. Les autres ne se rendaient compte de rien, ne soupçonnaient rien derrière cette façade, se contentaient d’en rire et de passer à autre chose. Moi, je regardais, j’avais de moins en moins envie d’agir, me persuadant de la normalité de la situation. Mes parents, eux, alertés par le lycée, s’inquiétèrent de cet état, obtinrent de nous sortir, ma sœur et moi, non seulement tous les week-end mais également les jeudis, ce qui représenta pour eux beaucoup d’aller-venus entre Mantasoa et Tananarive. Pourtant ils ne prirent jamais conscience de ce que je ressentais. J’étais heureuse de les voir mais n’étais pas réconfortée tant qu’il me fallait retourner au lycée.

Mais ce qu’ils ont pu percevoir de ma souffrance, il me semble que pour ma sœur ainée les choses se déroulaient mieux, les a probablement motivés à demander leur mutation pour Tananarive ; je passai en cinquième, sûrement grâce à eux et à leurs longues discussions avec mes professeurs. Et malgré mon nouveau statut d’externe et le fait que nous habitions à cent mètres du lycée, je restais tout aussi peu en phase avec ce qui s’y passait. J’étais de plus en plus perdue, de plus en plus à l’écart. Mes camarades m’avaient trouvé un surnom : « Lame Gillette » synthèse entre mon prénom Juliette et ma maigreur. Je redoublai ma cinquième. Je me retrouvai à « l’âge normal » avec d’autres camarades. Lors de cette deuxième cinquième je passai de la place de dernière de la classe à la place de première. Le professeur de mathématiques pensait que c’était mon père qui me faisait mes devoirs. Non, je venais juste de comprendre que la seule voie possible à l’école était l’adaptation. Je m’étais adaptée. J’étais toujours moquée mais un peu plus respectée ; je m’étais même battue au sang avec une grande blonde avec des grandes tresses*. C’est la dernière qui m’appelât « Lame Gillette ». J’avais même une amie, Chantal*. J’avais enfin ma place mais conservais une certaine distance avec l’école ; chaque jour, je n’avais qu’une hâte, c’était la quitter, retrouver ma chambre pour lire, dessiner ou bricoler. Le jour où, (j’étais en quatrième), un cyclone s’abattit sur la ville et où nous vîmes le toit du lycée s’envoler, un espoir fou m’envahit : celui de ne jamais y remettre les pieds ! L’année de quatrième fut marquée par la révolution culturelle malgache qui se solda dans le sang par l’instauration d’une dictature ; l’année scolaire se termina en catastrophe, nous dûmes repartir précipitamment en France après dix ans de bonheur dans ce merveilleux pays de Madagascar. J’en ressentis à quatorze ans un véritable déchirement.

Mes parents se retrouvèrent enseignants dans le collège d’une petite ville de Gironde ; je fus scolarisée dans le même établissement. Ce fut ma dernière année d’école. J’avais de très bons résultats mais me sentais à nouveau terriblement à part : en même temps fille de profs et étrangère à tous ces camarades qui se connaissaient depuis l’enfance. Cette période de quelques mois fut transitoire. Mes parents en deuil de Madagascar, redemandaient leur mutation, le plus loin possible disaient-ils. Nous nous retrouvâmes l’année suivante au Vanuatu ; à l’époque ce minuscule archipel se nommait les Nouvelles Hébrides. J’y passai le reste de mon adolescence et c’est avec un bonheur sans égal que je poursuivis mes études secondaires par correspondance. Mes parents n’insistèrent pas pour me mettre pensionnaire à Nouméa comme cela aurait pu se faire. En seconde, première et terminale, le travail par correspondance était considérable à l’image de ces énormes liasses de documents qui arrivaient par la poste chaque semaine. Tout devait se faire par écrit. Je m’y attelais avec enthousiasme et me restreignais à un emploi du temps rigoureux. À sept heures j’étais devant ma table, à midi je déjeunais et reprenais à treize heures trente ; je finissais tôt pour aller à la plage. Mes vacances calquées sur celles de la métropole étaient inversées par rapport à celles de mes parents qui enseignaient dans l’hémisphère sud : pendant leurs vacances, je travaillais pendant qu’ils se promenaient, trainais mes liasses dans les pays qu’ils visitaient. Par contre je passais mes grandes vacances dans un petit ilot chez les parents d’une amie, à pécher, chercher des coquillages, cultiver des melons et des tomates sous les cocotiers. Ces études par correspondance devaient impliquer un travail personnel bien plus important que celui d’un lycéen normal, mais j’appréciais la liberté et l’autonomie qu’elles m’offraient dans leur mise en œuvre ; une autonomie totale dans laquelle mes parents n’ont jamais interféré. J’appréciais également la relation épistolaire que je tissais avec mes professeurs. Le fait de n’avoir jamais vu la tête de mes professeurs, également le sentiment de faire partie d’une grande nébuleuse d’élèves étudiant par correspondance de par le monde me convenait pleinement.

Au bout de ces trois ans, je partis passer mon baccalauréat en France et j’y restai pour entamer des études de médecine. Je voulais devenir médecin sans frontières telles ces personnes qui affrontaient les pires conditions pour aller soigner des gens dans les endroits les plus reculés du monde, et pour lesquelles j’avais la plus grande admiration. Or la réalité de la faculté de médecine, la foule d’étudiants qui s’y pressaient, l’esprit de compétition, les mesquineries réservées aux premières années me firent vite changer d’avis. J’y restai un an et demi. Et au bout de six mois d’errance, je rentrai à l’École des Beaux Arts un peu sur un coup de tête, presque par hasard. Il faut dire que depuis mon enfance, du plus loin que je me souvienne, je n’avais cessé de dessiner, peindre et bricoler.

Dans cette école des Beaux Arts de province je me sentis tout de suite chez moi. Malgré des objectifs pédagogiques flous voire douteux, un tiraillement entre différentes « chapelles » d’enseignants et les conflits entre eux qu’il était difficile d’ignorer, des relations professeurs-élèves qui pouvaient devenir ambiguës, des psychodrames permanents, je trouvai en ces lieux tout ce à quoi j’avais aspiré, la liberté et la possibilité d’une expression personnelle. C’était comme la conséquence logique de mon parcours compliqué à l’école. J’y passais six années mouvementées et passionnantes, dont il fallut ensuite faire le deuil, une fois mon diplôme passé.

Je pensais en avoir fini avec l’école. Mais quelques années plus tard je la redécouvris à travers mes enfants. Judith adora l’école d’emblée et le même plaisir d’y aller et d’y être l’accompagna de la maternelle au lycée ; elle s’épanouissait dans ce milieu collectif; toujours curieuse d’apprendre de nouvelles choses, elle était une élève brillante et extrêmement exigeante envers ses résultats qu’elle n’envisageait même pas moyens. Emma, par contre, n’eut pas le même intérêt pour l’école. J’étais déchirée chaque matin d’amener quasiment de force cette petite fille en pleurs, désespérée à l’idée de se rendre à l’école. Je reconnaissais là ma propre panique d’enfant et en avait l’estomac noué. La souffrance d’Emma me poursuivait toute la journée et je dus me faire violence pour ne pas céder à l’envie de la retirer de l’école comme mes parents l’avaient fait pour moi. Malgré le peu d’écoute et de compréhension rencontrés chez ses institutrices, je m’obstinai à penser que l’école serait bénéfique à mon enfant et lui apporterait ce qui avait manqué dans mon apprentissage de la vie ; en particulier ce que mon compagnon désigne avec humour ma case manquante d’expérience de cour d’école. Je réussis mon pari car Emma s’adapta peu à peu à l’école et y fit preuve à son tour de véritables facilités d’apprentissage ; mais elle garda une distance, voire une suspicion envers l’école et ses acteurs, réussissant dans ses études mais n’entrant pas dans une complète adhésion avec elle. Je crois avoir transmis à mes enfants une certaine défiance du système éducatif et de ses limites, la faculté de détecter et de mettre en débat son pouvoir de formatage tout en tirant profit de ses richesses.

Je descends d’une lignée d’enseignants : mes grands parents paternels étaient instituteurs, ma grand-mère maternelle, mon père, ma mère également, une grande partie de mes oncles et tantes étaient dans l’enseignement. Ma sœur ainée et mon petit frère sont aussi professeurs. J’ai toujours eu un immense respect pour le métier d’enseignant qui tient plus de l’engagement que du simple emploi. Je pense être riche de ses valeurs et de sa culture transmise par mes ascendants. Mais j’étais surement la seule dans la famille à avoir juré de ne jamais exercer ce métier. Et pourtant c’est bien ce que je fis un jour ; nécessité oblige d’une vie à quatre qui roulait péniblement sur le seul salaire sporadique de l’un et les ventes encore plus improbables des productions picturales de l’autre. Mettant dans la balance ce qui étaient de mes compétences et de mes diplômes, je décidai que la meilleure manière de les utiliser était de passer les concours de l’Éducation Nationale pour devenir professeur d’Arts Plastiques. C’est avec un enthousiasme insoupçonné que je me remis sur le tard à étudier et contre toute attente et au delà de tous mes espoirs je réussis les deux, CAPES et agrégation, sans pour autant être passée par l’université. Je mets une part de cette réussite sur le compte de mon parcours atypique qui me donnait un profil un peu différent et surement moins « formaté » que la plupart des candidats engagés dans la préparation aux concours.

C’est ainsi que je retournai dans la cour d’école, mais cette fois par la grande porte ; une cour d’école dont le son va toujours chercher chez moi, fugitivement, je ne sais quelle angoisse tapie dans ma mémoire.

De mon métier actuel, je ne dirai rien ici, si ce n’est qu’il faut l’exercer avec humilité, bienveillance et écoute et qu’il ne faut jamais perdre de vue les dérives possibles du pouvoir qui nous est conféré face aux élèves.

Je sais également que si je n’avais pas plaisir à exercer ce métier, je l’aurais abandonné depuis longtemps.

Serait-il ma revanche sur l’école ?

Juliette Charpentier, Paris, 9 avril 2017

Gertrude: Neuf ans d’état géré… Ma résolution.

Neuf ans et l’Étagère à l’état géré est état j’erre.

Le Range ment sur l’état que je gère et l’étagère tend à l’ingérable.

D’engranger, l’étagère en est étrangère.

Étrange étagère à l’état engrangé que mon pastel sèche dans le noir.

Cela fait neuf ans que Gertrude engrange sans ranger, mais que devient j’erre Trude ?

Ma Résolution : Ranger à Neuf.

 

 

 

 

 

 

 

 

Neuf étagères au pastel sur carnet noir, 30 x 44 cm. (Cliquez sur les images pour les voir plus grandes)

Un Os de mer dans un gant de velours

 

Le Capitaine raccroche les

gants

 

fourre-tout-de-gertrude-1429.JPG

 

« Le Capitaine raccroche les gants… »

 

« Quelle blague aquatique, me diriez-vous, quelle baleine péchée en mer des banalités, quelle sardine grillée d’avance ! »

 

Je vois d’ici que vous ne croyez pas un seul instant à cette petite phrase lâchée comme une bulle de printemps en ce premier jour d’avril.


 

Mais réfléchissez …

 

Si justement je choisissais le premier avril deux mille onze pour vous annoncer que je raccroche les gants…

 

Ne serait-ce pas élégant ?

 

Cherchez le poisson…

 

 

poissons.jpg

Gertrude/Peinture ou les neuf Tortures du Capitaine

 

Depuis que Le Capitaine est entrée en Peinture…

Gustave Courbet, L’homme blessé, 1844-54
Elle meurt d’amour pour Gustave…

Édouard Manet, Le déjeuner sur l’herbe, 1863
Son coeur est transpercé par le regard Nu d’une Femme assise sur l’herbe…

Paul Cézanne, Pommes et oranges, 1899

 

Les Pommes de Cézanne sont les plaies purulentes de sa carapace…

Gustav Klimt, Judith et Holopherne I, 1901

 

Elle est noyée dans l’Or fatal de Klimt…

 

Antoni Tàpies, Empreinte, 1981

 

Sa chair palpite dans les douleurs de la Matière…

Gérard Gasiorowski, Les classes de l’Académie Worosis Kiga, 1975
Elle est irrémédiablement Kiga et sait que sous le Chapeau, la Peinture est sa fonction organique…

 

Joseph Beuys, Expliquer des tableaux à un lièvre mort, 1965

 

Elle tente de raconter l’Art à un crâne mort…

 

Marcel Duchamp, Fountain, 1917

 

Elle a la tête coincée dans un Urinoir…

 

James Ensor, Squelettes se disputant un hareng saur, 1891

Mais cela fait trois jours
qu’elle a été foudroyée
par un Hareng…

 

Elle se souvient que
L’Art en Gertrude
est
PEINTURE*
*Cela ne sera pas sans conséquences


Suivez le hareng

Clémence Adhère

Je vous présente mon quatrième blog

clemenceadhere.over-blog.org

J’ai créé ce blog il y a presque deux mois, car je souhaitais montrer une autre facette de mes activités.
Ce blog n’a rien à voir avec les trois blogs de Gertrude.
J’y publie des photographies que je choisis parmi les milliers de clichés stockés dans le disque dur de mon ordinateur ; prises de vue, sans grand intérêt, réalisées au cours de mes déambulations et qui s’accumulent sans véritable finalité. Cette petite pratique de « photographe du dimanche » dure depuis de bien nombreuses années.
Il m’a semblé ainsi intéressant de tenter l’expérience de publier certaines de ces photographies dans un dispositif le plus simple possible qui consiste à les offrir aux regards des visiteurs juste accompagnées de quelques mots.
Sans vraiment savoir au départ si ce concept était à même de perdurer, j’ai attendu quelques semaines avant d’en révéler l’existence.
Le pseudo Clémence Adhère est un jeu de mots à partir du nom de Clément Ader, inventeur de l’aviation ; il a été adopté à la suite d’une boutade lancée par l’homme que j’aime et qui partage ma vie depuis de longues années.


Juliette Charpentier

Neuf d’Avril: l’Exception au Capitaine n°2

À Alain Borer, mon « Maïeute »
Amitié définitive

 

« Le voyage commence quand on est arrivé »

Alain Borer,
Rimbaud en Abyssinie

La Chair de Gertrude


       Alain Borer, poète, écrivain, éminent rimbaldien, fut mon professeur à l’école des Beaux-Arts.
       Il me fit deux cadeaux. Le premier fut le texte de Balzac, Le chef d’œuvre inconnu que je découvris grâce à lui quand j’étais étudiante ; le deuxième fut un texte qu’il écrivit au sujet de mon travail à l’occasion d’une de mes premières expositions quelques années plus tard.

      Quand je lus Le Chef d’œuvre inconnu, ma pratique se concentrait essentiellement sur l’exercice de l’autoportrait ; une démarche initialisée  plus probablement par un raisonnement intellectuel que par une véritable pulsion picturale. En effet, il me semblait que l’autoportrait constituait le passage incontournable à l’entrée en peinture, qu’il se devait de commencer et de clore chaque cycle de la carrière d’un peintre, et à l’image du parcours de Rembrandt, en jalonner les étapes. Comme si ce face-à-face était en même temps le lieu originel, le retour sur soi, la mise au point nécessaire, et la renaissance du peintre phénix. C’était, à ce moment de ma vie, l’expérience initiatique qui déciderait de mon état de peintre. C’est avec une prétention certaine et l’arrogance de mes vingt ans que je me donnai l’ambition de cette confrontation.
      Ce fut une expérience douloureuse, presque humiliante. Je compris vite qu’au-delà de l’exercice aporétique de la ressemblance, et qui plus est la sienne, la peinture ne s’offrait pas à n’importe quel passant, était-il muni du pinceau le plus luxueux. L’avais-je prise pour une catin à l’entreprendre ainsi et à croire qu’elle livrerait ses secrets à ma naïveté ?
      L’essentiel m’échappait : je n’avais pas vu le lien organique que la peinture entretenait avec cette représentation impossible de mon apparence, image qui se dérobait à mes yeux chaque fois que je pensais la saisir, oscillant entre le constat objectif nécessaire et la tentation du fantasme de mon aspect physique. Je récoltai dans ma vanité toute l’impuissance que me conférait cette entreprise autocentrée et complaisante que je confondais avec l’autoportrait. Mon pinceau et mon esprit s’acharnaient en vain à la ressemblance que je n’imaginais pas autrement qu’affaire de surface, sur laquelle la peinture maîtrisée et domptée devait s’assembler dans l’ordre et les effets que j’avais décidés.
      C’était sans compter sur la résistance de la peinture, matière cruelle qui a tôt-fait de faire basculer le peintre dans le pathétique de la « croûte », résidu pitoyable de son impuissance, si bien visité par Gérard Gasiorowski. Fallait-il que j’en arrive à buter sur la minéralité de la croûte, « muraille de peinture » du tableau de Frenhofer , sur « l’emmurement du sujet dans la peinture » évoqué par Georges Didi-Huberman dans La peinture incarnée, pour entrevoir l’incontournable connivence que devait tisser la peinture avec la labilité de la physionomie que je tentais de fixer .
      L’autoportrait est une entreprise aveugle où il est impossible de se faire « face », de « s’envisager ». Dans la symétrie de l’image spéculaire, l’aspect est fuyant ; ma perception hésitait entre la vision d’une image captée par surprise non « reconnue », et celle, opportuniste, d’une image contrôlée, donc corrigée dans le miroir. Il en était de même de la couleur de la peau, indissociable de la chair sous-jacente, peau qui ne peut pas « être réduite à sa seule surface » (Georges Didi-Huberman ), qui «  hésite toujours entre le tégument et le derme » et dont la couleur  « incarnat », donc en confusion avec celle de la chair, est un « entrelacs  des trois couleurs primaires ». Cette mouvance du visage et du corps est en même temps effet et cause de la plasticité de cette chair dans sa forme et son coloris. Autant mon œil perdait les traits de cette physionomie aux mouvements incessants, autant mon pinceau modelait sans relâche la matière de la peinture, faisait et défaisait la forme, composait et décomposait la couleur. Combien de fois ai-je répété la litanie de la phrase de Cézanne : «  Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude » ? Combien de fois ai-je « jeté l’éponge » sans obtenir le miracle d’Apelle ?

      Il me semble que je suis « entrée » en peinture le jour où j’ai confondu la chair et la peinture, où, simultanément, j’ai réussi à faire le « corps en peinture » et faire « corps avec la peinture ».
      Je tiens à ce terme « d’entrée » car il sous- entend une pénétration dans le sens « s’introduire »  mais aussi la fusion amoureuse et érotique, et au-delà de l’interpénétration charnelle, l’abandon de soi et l’acceptation de se laisser « posséder », d’être « habitée ».
      Je n’ai pas la prétention  d’avoir réussi comme le Titien à «peindre avec de la chair » (Lodovico Dolce), mais d’avoir juste entrevue la sensation de la peinture en tant que chair, d’avoir caressé les formes avec mon pinceau en suivant les courbes des volumes et éprouvant leur résistance élastique, en laissant aller ma vision au fond de l’entrelacs de couleurs pour la décomposer mentalement.
      Peindre, pour moi, commence toujours de la même façon, c’est-à-dire laborieusement, la peur au ventre ; puis je ne sais comment et pourquoi, un déclic se produit, une sorte de basculement où la peinture coïncide avec la représentation, où la peinture se substitue à la « chair » du modèle, que ce dernier soit être animé ou objet inerte. Mais ceci pour le meilleur ou pour le pire, car cette « possession » de la peinture peut amener ma réalisation à l’effet satisfaisant comme elle peut la transformer en naufrage irréversible, lui faisant perdre toute sa cargaison de construction de la forme et des valeurs, de justesse du trait et du coloris.
      Toute la difficulté réside en ce point d’équilibre où il faut « arrêter » la peinture dans sa métamorphose, la suspendre dans un entre-deux, où la vision reste libre de la percevoir soit comme chair représentée soit comme chair de la peinture ; et c’est dans cette oscillation entre l’image et ce que Georges Didi-Huberman  appelle le « pan » (La peinture incarnée) que la peinture se produit, se donne. Aller trop dans le sens de la représentation, « lécher » la peinture, c’est la réduire à un moyen, c’est l’enfermer dans l’image en lui enlevant toute autonomie. Au contraire laisser aller la matière de la peinture, c’est piéger ses desseins au profit de la séduction rétinienne de la dégoulinure , c’est bloquer le regard à la surface de sa croûte, et en  interdire la pénétration jusqu’à ce point d’instabilité où la chair hésite, et où la « couleur chair » garde son caractère informe essentiel. Car la peinture, tout comme la chair, est indissociable de la couleur ; couleur qui comme sous la peau ne peut se constituer que dans la profondeur du derme de la peinture, dans son « tressage » et ses « replis » (ib.

      La « découverte » de la peinture, dans le sens de la « levée d’un voile », correspond pour moi à une conjonction de circonstances qui en sont tout aussi bien les causes que les conséquences.
      Ainsi, à cette croisée, je changeai mes procédés d’autoportrait, à la même époque, je posais nue pour un cours de photographie pour gagner un peu d’argent et je lus le récit du désespoir de Frenhofer .
      Jusque-là, j’avais abordé l’autoportrait de manière assez classique, dans des mises en scènes un peu lourdes et anecdotiques ; je pris une tout autre direction : je commençai par photographier en noir et blanc mon corps nu en tension dans des postures contraintes, le mettant en scène avec des éléments contrastés tels des planches de bois brut, des oreillers ou des drapés de tissus. Le corps ou le visage n’étaient ainsi jamais vus en totalité, fragmentés par le cadrage de la photographie ou par l’interférence des accessoires. Je cherchais également dans ces prises de vue à provoquer une ambiguïté de lecture, à montrer une forme d’impudeur et en même temps à évacuer le narcissisme auquel l’exercice de l’autoportrait m’avait engagé auparavant. À partir de ces photographies, je peignais en couleur sur de petites toiles, représentant mes fragments à des échelles différentes, que j’assemblais dans un ordre de composition qui n’était pas celui du corps. Le résultat était celui d’un puzzle à l’aspect hasardeux dont la forme générale était déterminée par la ligne brisée de l’assemblage et les formats variés des châssis. Les contacts entre les toiles provoquaient des rapprochements improbables entre les « morceaux » de corps et d’éléments représentés.
      Ce dispositif fort compliqué était, il faut bien le reconnaître, un excellent prétexte à peindre en se débarrassant du poids de la ressemblance ; celle de la forme et de la couleur. Ainsi la fragmentation était à même de me faire oublier le sujet. En peignant à partir de clichés noirs et blancs je pouvais, en ne me basant que sur le jeu des valeurs, réinventer « l’incarnat » de la chair et jouer à ma guise de la balance des trois couleurs primaires.
      À ce propos, un de mes professeurs de couleur avait un terme bien à lui pour désigner la couleur incertaine et instable de ce triple mélange d’où sont issus tous les marrons, qu’ils soient couleurs de terre, couleurs de chair ou couleur de merde. Il employait le mot « métamère » auquel je n’ai jamais trouvé de définition correspondante au phénomène, mais dont la sonorité semblait contenir à elle seule la gamme des métamorphoses d’un magma originel.  Ce vocable me poursuit depuis comme un secret de fabrication, comme le paradigme du mystère de la peinture ; j’en ai intitulé une période de ma pratique que j’aurais sûrement l’occasion d’évoquer ultérieurement.
      J’exposais donc mon corps et éprouvais la chair, ou ma chair, de diverses façons : poser nue me semblait paradoxalement moins difficile et périlleux que de me représenter ; je ne me suis jamais sentie plus protégée du regard des autres que nue, ce qui ne signifie pas être dénudée mais juste présenter son corps nu dans la simplicité de sa conformation ; non pas dans une présence de chair sexuée ou érotique mais en tant que matière anatomique. Ma sensation était concentrée dans les lignes de forces qu’exigeait la pose, et générait, durant les longues minutes pendant lesquelles il me fallait tenir, une forme de méditation, un vide mental où je n’étais plus que ce corps dont je ressentais,parfois douloureusement, toutes les parcelles , oubliant complètement les personnes qui m’entouraient, devenant totalement inaccessible.
      Les autoportraits photographiques et picturaux étaient autrement plus impudiques ; pas seulement par les mises en scènes décrites plus haut mais par l’acte qui consistait à me  photographier ou à me peindre ; ce sont deux activités que je n’entreprenais que seule, sans pouvoir souffrir le regard des autres. Le résultat garde la trace un peu obscène de ce sentiment coupable de l’exposition extrême de soi, de l’ouverture de ma  propre chair. Car je perçois l’acte de peindre, et même au-delà de « l’autoreprésentation », comme un acte obscène, lors duquel je me projette en avant, quittant la sécurité de ma sphère intime pour accepter de me voir exposée sur la toile.
       Ainsi entre la « présentation » de mon corps presque désincarnée, la représentation fragmentaire de ce corps dont je brouillais les pistes, et la constitution du corps de la peinture où je me réincarnais, la lecture du texte de Balzac se fit par plusieurs entrées : j’étais Gillette la jeune modèle mais également la vraie femme qui rougissait de devoir montrer son corps, j’étais le corps enfoui de Catherine Lescault sous la peinture , j’étais la muraille de peinture qui laissait entrevoir la fragilité d’un « pied vivant », enfin, j’étais Frenhofer le peintre dont le chaos pictural était à l’image du désespoir.
      À ce moment de ma pratique, je reçus ce texte comme un message visionnaire : tout se passait dans les interstices entre ses différents niveaux de lecture, dans le feuilletage extraordinaire du texte, en regard du feuilletage de la peinture qui n’est que recouvrements successifs, de la mise en abîme des états de mon corps où je me trouvais moi-même « feuilletée », en même temps peintre, modèle et peinture, gagnant une sorte d’épaisseur géologique. Et il me semblait que c’était dans ce lieu « entre » que devait se produire l’incarnation de la peinture. Cette conviction ne me quitta plus jamais.

      À la période durant laquelle je réalisais mes peintures fragmentées, entrait en scène dans mon paysage étudiant un jeune professeur parisien, féru d’art contemporain, et qui avait la ferme intention de bousculer les stéréotypes provinciaux et poussiéreux que trimballait encore mon école dans ses collections de moulages antiques. Je me heurtai immédiatement avec lui ; cela se passa dès le premier regard : contrairement à mes relations avec Alain Borer qui savait instaurer un climat de complicité avec les étudiants, le contact avec cet enseignant fut toujours conflictuel, probablement passionné, certes douloureux. Mais nous ne pouvions pas éviter de « nous chercher » ; il ne se passait pas un jour sans que, sous un prétexte ou un autre, il ne vînt à l’atelier voir mon travail. Pourtant, il me semblait que ma peinture, mais réflexion faite, peut-être encore plus ma personnalité que ma peinture, le hérissait. J’affichais à son égard une hostilité et un mépris non dissimulés, ce qui ne m’empêchait pas d’attendre, armée jusqu’aux dents, sa venue avec impatience. Je produisais dans cette optique. Les sarcasmes fusaient, le ton montait très vite. Un jour, sans le vouloir, lors d’un épisode particulièrement violent, il me mit sur la piste d’une découverte qui fut pour moi  complètement décisive et infléchit définitivement ma pratique.
      Je raconte cet événement dans le texte « Judith ou l’histoire d’une collision initiale » ; un événement dont le premier avantage fut de me sortir du carcan de mon système d’autoportrait et du circuit fermé et un peu asséchant de ce face-à-face spéculaire. Je ne saurais trop remercier ce professeur que je ne nommerai pas par égard pour lui, de l’électrochoc involontaire qu’il produisit dans ma pratique.
     
      En effet, à partir de là, le « feuilletage » essentiel de la peinture, son caractère charnel, prit tout son sens pour moi.
     
      La reproduction noir et blanc de la Judith I de Klimt fut le point de départ de ce nouveau parcours. L’image et le dispositif dont je l’entourai contenaient tous les possibles de la sédimentation de sens et de matières que j’allais mettre en œuvre.
      Dans le tableau de Klimt, le corps en partie dénudé de Judith offre frontalement aux regards sa chair diaphane, en même temps intacte et lascive ; il se substitue à celui d’Holopherne décapité, dont la tête disparaît, doublement sectionnée par le cadre, dans le hors champ du coin inférieur droit,  ; le carré que forme le collier d’or de Judith désolidarise du corps la tête de cette dernière, et la maintient, telle une figure de madone extatique, dans la partie supérieure du tableau. Les cheveux, auréole de ténèbres, découpent la courbe tranchante d’un cimeterre en négatif qui s’enfonce derrière l’or de la surface. Le décor, doré comme celui d’une icône, joue de la confusion des plans, glissant du paysage aux motifs du voile de Judith, et se joue de la profondeur illusionniste de la peinture. 
      Le sens énigmatique de la  reproduction noir et blanc de ce tableau (que j’eus la possibilité de voir bien plus tard en vrai) était renforcé par l’opacité du texte allemand de l’ouvrage dans lequel je l’avais trouvée. Je superposai sur cette image le sens du texte de Judith lu dans la Bible, livre  aux pages fines et innombrables en « papier bible » ; papier qui n’était pas sans rappeler le papier de soie des pages du livre de comptes dans lequel j’avais soigneusement collé les reproductions de l’ouvrage sur Klimt.
      Mes premières approches picturales furent tout de suite de l’ordre de la superposition , du recouvrement et du palimpseste : je commençai ainsi à peindre mes premières Judith sur des photocopies de cette image. Je retrace les étapes de ce travail dans le texte « Judith ou l’histoire d’une collision initiale ».
      Du simple usage de la peinture à l’huile sur des supports traditionnels, je m’intéressai rapidement à des matériaux et des supports différents. Je jouais ainsi de l’interaction des matières, et des extrêmes dans les natures, les poids et les formats des supports.Ces matériaux furent des rencontres sur mes chemins exploratoires, ou étaient directement en référence au tableau de Klimt ou au texte de Judith. Je ne savais pas à quel point leur usage, et les tensions que je provoquais dans leur mise en œuvre, allaient marquer ma pratique et deviendraient pour moi emblématiques de la peinture.

      Un des matériaux ou médium le plus important fut le bitume. Je le découvris d’abord sous forme de « feutre bitumineux », matière isolante dont on m’avait donné quelques échantillons, puis sous forme de pâte que j’achetais par pots de dix kilos. C’est une matière pesante, collante et instable, jamais totalement sèche, prête à se liquéfier à la chaleur, à reprendre vie ; chair putrescente aux facultés expansives et contaminantes, le bitume a une couleur inimitable, transparente et profonde dans laquelle le regard se perd, une couleur dévoreuse de ténèbres.
      La cendre, contraire du bitume, se réfère directement à la mort, à la combustion, la purification. Elle couvrait la tête de Judith avant que celle-ci ne se couvre d’or. La cendre est pulvérulente, volatile, quasiment achrome. Elle est sèche et attire l’humidité du bitume qu’elle absorbe, mais dont elle se teinte. La cendre et le bitume se saturent mutuellement jusqu’à atteindre une certaine stabilité.
      L’or est le deuxième attribut de Judith ; il est sa séduction. Judith se pare d’or pour provoquer le désir d’Holopherne. Dans le tableau de Klimt, l’or parcours le corps dénudé de Judith comme pour en souligner la chair lascive. L’or surnage à la surface de la chair du bitume,dans une étreinte opportuniste, cachant la putréfaction sous ses réflexions éblouissantes . L’or nous renvoie notre reflet, opposant notre image à la mort sous-jacente. Ce n’est pas vraiment une couleur ; les feuilles d’or, épaisses de quelques microns, presque immatérielles, comme les feuilles d’or jetées à la Seine par Yves Klein (Cession de l’Immatériel), s’envolent au moindre souffle, mais adhèrent irrésistiblement à la matière, épousant parfaitement ses moindres aspérités, comme une peau. Elles déposent leur pellicule infime sur une « assiette ». Est ainsi désignée la couche de peinture rouge en apprêt sous la feuille d’or et apportant sa couleur chaude à l’intensité lumineuse de cette dernière. L’assiette était autrefois composée de sang de bœuf ; le sang, celui de la décapitation réapparaît ça et là dans les interstices et les blessures des feuilles, à leurs bords tranchants.
      Ces différents matériaux toujours associés à la peinture à l’huile, se conjuguèrent dans un travail sériel qui dura plusieurs années, accumulation de centaines de pièces, dont une multitude de petits formats ponctué de très grands (les plus grands ont mesuré 3 x 4 mètres). Les matériaux des supports allaient du papier de soie au feutre bitumineux, les poids variaient du « léger comme l’air » aux quatre-vingts kilos des plus lourds.
      Le papier de soie, écartelé par la tension et la lourdeur du bitume, rendu transparent par l’huile raconte sa vulnérabilité dans sa déchirure imminente. Peindre sur le papier de soie, et d’autant plus en grand format, me demandait une sorte de retenue du geste, de tension permanente qui m’obligeait à chercher les limites du point de rupture sous mes outils.
      Au contraire, travailler sur le feutre enduit de bitume était une sorte de corps à corps, de lutte épuisante qui se produisait autant dans le creusement de la matière que dans son rajout ; je travaillais par terre, à genoux dans le goudron, y laissant mes traces de mains et de pieds. Accrocher les pièces au mur était comme hisser un cadavre, le feutre, saturé de bitume, ayant tendance à s’écrouler sur lui-même, à revenir vers l’informe. Le feutre bitumineux, à l’origine, est un matériau isolant ; les pièces de grands formats suspendues verticalement ont une présence de corps devant lesquels les perceptions du son et de la température sont modifiées.

      En même temps que je rejouais le drame de Judith et Holopherne dans la matière, que je me laissais aller au fantasme de la transsubstantiation, je dessinais et peignais la chair ouverte des morts à la morgue de l’hôpital. J’en relate les circonstances dans la première partie du texte « La vérité en Gertrude ».
      La mort est l’instant où la chair bascule, où elle n’est plus maîtrisée. Le corps humain n’a pas de « forme substantielle stable » (Georges Didi-Huberman, La ressemblance informe, analyse des textes de Bataille dans Documents) il est en proie à « l’œuvre d’une discorde violente des organes » (Bataille). La chair est ainsi vaincue quand la conscience, la vie ne sont plus là ; elle est l’objet d’une effroyable débandade, une obscénité insoutenable et inenvisageable pour soi ou ceux que l’on aime. La mort est une sorte de défiguration à l’œuvre : un cadavre n’est plus « reconnaissable », il n’est plus « qu’une confusion de chairs, la carcasse échouée de quelque bête informe » (E. Zola, L’Oeuvre). La chair est là, mais elle ne permet plus de faire « face », d’établir le contact. Les traits d’un cadavre sont peut-être l’empreinte dérisoire et figée d’une dernière sensation, mais ne sont plus expression ; ils répondent essentiellement, dans un relâchement impudique, aux lois de la pesanteur. Les membres disloqués peuvent rester dans les positions improbables où la mort les a abandonnés. Confrontés aux cadavres, il ne nous reste que la chair en son état, sans humanité. Une chair qui a perdu ses qualités tactiles et structurelles. Toucher un cadavre est une sensation étrange non reconnaissable : la peau est tout à la fois flasque, raide et froide ; le « son » même  du contact est différent de celui que produit une caresse sur une peau vivante. Une chair qui s’apprête à se défaire, à se répandre, à tout lâcher, en devenir de décomposition. « la terreur extrême de la mort est liée à la phase de pourriture » (Bataille, le Masque).
      Dessiner les morts fut pour moi une expérience unique. À la morgue, les morts, à la sépulture incertaine, sont en sursis. Le processus qui les amène naturellement à la désagrégation est suspendu, comme mis en stase. Le destin de leur chair n’est pas encore décidé. Sûrement finiront-ils comme objets d’étude, perdant tout espoir de reposer à l’ombre humide des cyprès ; corps anonymes qui ne dormiront pas sous la pierre gravée à leur nom, éparpillés dans diverses préparations scientifiques. Je les dessinais, me plaisant à l’idée de les restituer au souvenir. Ces morts sont comme dans un « entre-deux » , ni complètement humain dans leur temps arrêté, ni complètement choses dans leur abandon pathétique. Les dessiner me faisait leur porter attention, me rapprocher de leur humanité évaporée, leur transmettre la mienne ; je pensais à Ferdinand Hodler qui avait peint et dessiné  Valentine, la femme qu’il aimait, durant sa longue agonie, jusqu’à la fin, sûrement  pour apprivoiser l’inconcevable de sa disparition.
      Les morts, qu’ils soient voués à la décomposition ou à la découpe de la dissection, sont destinés à perdre l’intégrité de leur chair. La représentation, bien que la mort soit « un très piètre portraitiste » (Goethe), est comme une suspension de cette perte d’intégrité, comme le dernier souvenir de leur état d’humain et d’individu. Depuis l’Égypte antique, garder une image des morts a été de tradition, de manières différentes selon les époques et les rites. Notre société occidentale actuelle est peut-être celle qui nie le plus la mort dont l’image est devenue taboue ; pourtant cette dernière image du défunt, dernière station dans le monde des vivants avant sa décomposition physique, est espoir d’éternité face à l’horrible sentiment de cette débâcle qui sera la nôtre un jour.
      Accepter de regarder les morts en face apaise mes appréhensions à envisager Celle dont « chaque jour j’observe (la mort à) l’œuvre dans le miroir » (Cocteau), les dessiner me rassure, me les rend familiers. Durant de longs mois, je venais à la morgue toutes les semaines, j’avais mes habitudes, côtoyer les morts devint une habitude. Je posais mes affaires au même endroit, j’avais ma chaise, mes rites et donc ma place en ce lieu où je me sentais particulièrement bien. Un jour, il fallut partir ; il me fallut décider de ne plus revenir en cet endroit où j’avais mes aîtres, où j’étais dans une situation de plus en plus confortable, où l’émotion me donnait de moins en moins rendez-vous. Il me fallait quitter ces personnes qui m’accueillaient si chaleureusement sur leur lieu de travail et dont je connaissais toute la vie. Je devais tourner le dos à ce vieux pavillon de l’hôpital dont pourtant je n’avais pas exploré tous les recoins ; il y avait, par exemple, ce petit réduit au fond de la salle, que je n’avais fait qu’entrevoir à la réticence des préparateurs, qui refusaient de m’y laisser entrer : bouillaient sur d’énormes becs de gaz, tels les chaudrons de l’enfer, des immenses marmites pleines de morceaux de cadavres et qui dégageaient une odeur incongrue de nourriture. Opération qui consistait à faire cuire les chairs jusqu’à nettoyer parfaitement les os pour les squelettes d’étude.
      Quand je fis mes adieux, les préparateurs m’ouvrirent une salle que je n’avais encore jamais vue : c’était une petite pièce lumineuse ; des rayonnages couraient sur tout son pourtour. Rangés côte à côte, des crânes, des dizaines de crânes ; je restai sans voix ; j’avais l’impression de venir adopter un enfant ; Un de ces crânes m’attendait, je le vis ; j’appris que c’était celui d’une femme ; il était beau, c’était Gertrude. Je l’achetai un prix dérisoire, un prix d’ami. J’eus en cadeau une minuscule éprouvette contenant les trois plus petits os de notre squelette, les trois os de l’oreille interne. J’emportai Gertrude chez moi dans un sac en papier.

      Le squelette, construction structurelle du corps humain, est le stade ultime de la transformation de ce corps après la mort. Les os, reste minéral, ont seuls la capacité de traverser le temps, de se fossiliser pour la plus grande joie des paléontologues, leur transmettant la mémoire de l’espèce humaine. Le crâne y occupe une place toute particulière. Véritable mine de renseignements sur notre évolution, il n’est cependant pas resté dans les seules mains des scientifiques ; il a aussi roulé sa bosse chez les philosophes et les artistes. Il a pris épaisseur de symbole, ; personnification de la Mort, il est devenu le masque effrayant de la Tête de Mort. Il est objet de méditation, Vanité miroir des vanités humaines dérisoires. Il a peuplé la peinture de son rappel d’éternité, étirant son inquiétante étrangeté aux pieds des « Ambassadeurs » d’Holbein.
     Mais ce que le crâne est avant tout, c’est absence de chair. La chair sans laquelle la vie ne peut circuler. Le crâne est la mort certifiée ; mais contrairement à la chair mouvante prête à se défaire dans l’informe, il a la minéralité d’un fossile. Si « les chairs en décomposition » ont « un aspect intolérable », « les os blanchis ont le sens d’un apaisement » (G. Bataille, Le Masque, cité par G. Didi-Huberman). Pourtant tout dans le crâne parle de chair, la moindre aspérité en raconte les adhérences. Les os du crâne sont nés de chair ; ils sont situés, dans la composition de la tête, entre deux chairs, celle du cerveau et la chair extérieure qui forme notre aspect visible. Le crâne est en même temps boîte et structure. Léonard de Vinci compare la tête humaine à un oignon que l’on « peut fendre en son milieu » pour « en compter toutes les tuniques et les pelures ». Le crâne est la couche dure de ce feuilletage qui conserve la topographie du cerveau dans son intérieur (topographie explorée par l’artiste Giuseppe Penone à travers sa série de frottages de l’intérieur de la boîte crânienne, et dont la réflexion sur cette cécité tactile de l’empreinte, est citée par G. Didi- Huberman dans « Être Crâne ») et les points d’insertion des muscles et des aponévroses à l’extérieur. Pourtant si un crâne est « empreinte » de la chair, il a perdu la physionomie de l’individu, à qui cette chair appartenait et que cette dernière permettait ; il conserve toute la mémoire de sa croissance et de son parcours en tant qu’organisme vivant, mais ne possède plus les repères permettant son identification visuelle. Faire face à un crâne passe par ce constat d’impossible reconnaissance, et par là même d’impossible face-à-face avec quelque chose d’inconcevable qui est en nous , qui nous regarde mais que nous ne voulons pas regarder. Un aveuglement d’autant plus fort que s’interpose devant chaque crâne la face grimaçante de la « tête de mort » et les miasmes de terreur qu’elle suscite.
     
      Gertrude a emporté dans sa mort ce qu’elle a été. Elle laisse à mon regard et à mon toucher les magnifiques dessins de son crâne. Sa chair n’a plus que l’épaisseur de mes fantasmes, sa substance est ma peinture, son histoire se construit dans mes mises en scène. Son aventure sur Internet en est une.

      Quelques années après ma sortie de l’École, Alain Borer écrivit un très beau texte sur mon travail, pour le catalogue d’une exposition organisée par Le Confort Moderne de Poitiers.

      Outre cette exposition, je préparais aussi la naissance de mon premier enfant. Quand nous vîmes ce nouveau-né aux yeux grands ouverts, « à l’abandon de soi émouvant » (G. Didi- Huberman, Être Crâne ), nous sûmes immédiatement qu’elle se prénommait Judith.
Judith eut l’élégance de naître juste avant le vernissage.

Paris le neuf avril deux mille neuf
Juliette Charpentier,
Capitaine du vaisseau cyber-galactique Gertrude


Juliette Charpentier, Autoportraits fragmentés
Huile sur toiles


Judith attend Juliette

Reproduction noir et blanc du tableau JudithI de Gustav Klimt
sur page en papier de soie d’un registre de compte, 21 x 29,7 cm



Juliette attend Judith

Quinze jours avant la naissance de Judith. Photographie: DV

Neuf de Mars


Souvent la légende recouvre le néant,
parfois elle n’est qu’un très pâle reflet de la réalité.

Philippe Soupault
Les Dernières Nuits de Paris.

    Voici à présent un peu plus de quatorze mois qu’un crâne humain nommé Gertrude est en ligne sur Internet.
    Gertrude apparaît ainsi sur un blog, Le Blog de Gertrude, qui au fil du temps est devenu triple avec Le Blog de Gertrude rose, puis Le Blog de Gertrude noire.

    Cette expérience représente une étape dans ma pratique plastique, aventure, quant à elle, commencée il y a une trentaine d’années.

    L’origine du « face à face » avec Gertrude trouve sûrement ses racines dans mon histoire personnelle dont je livre quelques bribes dans le texte Peindre des coquillages. Gertrude y a sa place parmi les coquilles trouvées sur mon chemin.

    L’aventure de Gertrude commence véritablement à une période, où une voie se précise dans le magma de ma pratique, ouvrant définitivement cette dernière à son absolue nécessité. Gertrude surgit à ce moment-là, sans véritable hasard. J’évoque cet épisode de mon existence dans le texte Collision initiale.
    Gertrude est présente depuis, mais s’impose dans mon activité de façon quasi exclusive depuis quatre ans.
    De modèle occasionnel, elle devient centre de mon intérêt plasticien dans la mise en œuvre de dispositifs de plus en plus complexes, pour enfin aboutir à sa mise en ligne. Ce dernier acte survient ainsi, dans une logique de sophistication de sa monstration. Je raconte l’évolution de ma relation au crâne Gertrude, le passage à Internet, et les tumultueux premiers mois du site de Gertrude, peu à peu devenu triple, dans le texte La Vérité en Gertrude.

    Il ne s’agit pas pour moi de redire dans ce nouveau texte ce qui a déjà été écrit, mais de jeter un regard plus distancié sur le chemin qui m’a amenée ici.    Je reprends ainsi la plume dans l’interrogation, qui de plus en plus m’habite, sur la nécessité ou pas de poursuivre l’expérience Internet de Gertrude, sur les finalités et limites de cette dernière, sur mes desseins avoués et inavouables de continuer le voyage et les raisons de plus en plus floues qui me font repousser l’instant fatidique où j’appuierai sur le bouton de déconnexion.
    Évidemment, cette fuite en avant à laquelle je m’abandonne, non sans délices, ne peut qu’être confortée et bercée, et donc prolongée par cet état de doute, et par tous les possibles que semble ouvrir le hasard sous mes pas.

    Aussi l’expérience de « Gertrude en ligne » apporte un éclairage rétrospectif sur ma pratique : la dérive du vaisseau Gertrude dans les espaces improbables d’Internet aligne en perspective la succession d’évènements qui l’y ont amenée, ou plutôt qui m’y ont amenée. Evénements que je suis tentée de fédérer sous le terme de « rencontres ».
    Je distingue cependant cette notion  de « rencontres » de la « Rencontre » (à laquelle je donne une majuscule) circonstance unique et rare où deux êtres, aux premiers regards, aux premiers mots, se reconnaissent chacun dans les yeux de l’autre, dans une réciprocité immédiate, savent avoir toujours été là avant d’avoir été, vivent soudainement plus fort ce supplément d’âme et, simultanément, meurent un peu dans la mesure de sa perte irréparable.
    Les rencontres, sans exclure pour autant les Rencontres qui ont décidé de mon maintien en vie, sont les petits cailloux de ma rivière. Robert Alexis dit au début de La robe : C’est un lieu commun de prétendre que certaines rencontres infléchissent le cours d’une vie, l’orientent dans une direction jusqu’alors insoupçonnée.
    Les rencontres sont les jalons de mon parcours, qu’ils soient les piliers des figures hiératiques de mon enfance, les modèles, artistes et maîtres de mes initiations, la modestie des êtres aux petites tâches, le magnétisme de certains lieux, l’écho puissant de quelques textes, la fascinante mémoire des objets trouvés, mais également les obstacles, les résistances, les frustrations et blessures d’âme. Autant de « collisions » qui ont fourni l’énergie de ma mécanique, qui ont alimenté le moulin de ma rage.

    Si j’ai lutté longtemps pour garder le cap, l’illusion de la cohérence, un semblant de maîtrise sur les circonstances, il me semble à présent (est-ce l’âge ?) que je me livre, pieds et poings liés, au hasard. Je lui ai fait un lit au sein de ma pratique, développant de plus en plus une capacité d’éponge, à absorber, m’adapter, et me déplacer au gré des flots de mon aventure, posture qui trouve toute sa raison d’être dans ce dernier épisode cyber.
    Paradoxalement, je perçois cette démarche, permise par les « nouvelles technologies », comme presque moyenâgeuse, comme un départ vers l’inconnu depuis la forteresse rassurante de ma sphère intime, telle une quête par-delà les contrées fantastiques, à la merci d’ailleurs inquiétants où tout fait signe dans un monde de merveilles et de sortilèges. 

    L’étrangeté de l’espace Internet semble tenir à la distorsion des rapports spatiotemporels qui lui sont propres. Une distorsion qui se répercute directement sur les relations qui s’établissent entre les personnes : chacun joue de la plasticité des limites de son site, mouchoir de poche de son ego, absurde intimité, dans un jeu non maîtrisé, de toute façon non maîtrisable, avec un cosmos immatériel dont l’expansion supposée lui donne le vertige et dont il redoute et souhaite le voyeurisme. Les distances réelles, pourtant à l’échelle d’un pays, voire du monde, s’abolissent dans un contact direct, dans une proximité et une familiarité d’emblée établies, où l’affect s’invite brutalement.
    Telle est la « rencontre » sur Internet, violente, émotive, déstabilisante, presque dangereuse si on perd la conscience de sa singularité, si on ne revêt pas d’armure analytique.

    Il me semble que mon projet initial (que je décris dans le texte La Vérité en Gertrude) qui était d’entrée, de considérer Internet comme matière à réflexion, m’a permis de rester armée, de ne pas me laisser désarçonner par mon émotivité ou de ne pas me noyer dans l’affect, bien que j’eusse, depuis, semé quelques plumes de ma carapace. Je peux prétendre ( fi de la modestie),  n’avoir jamais basculé au-delà de l’équivoque, dans d’illusoires sentiments autre que l’amitié (mais le terme est-il juste ?) avec mes interlocuteurs, même si j’ai entrevu avec certain les limites du jeu.

    Là, j’ouvre une parenthèse pour vous rassurer, vous qui me lisez, que vous soyez fidèle interlocuteur de Gertrude ou simple passant : Mes intentions  ne sont en rien d’aboutir à des « rencontres » d’ordre réel, et  ma démarche n’est aucunement le reflet de ma « vraie vie » ou d’un vide affectif justifiant de tels desseins ; mais plutôt celle de tenter une forme de communication autour, ou plus précisément à travers ma pratique, de constituer cette communication en tant que paramètre de l’expérience particulière de la construction de ce blog, dont l’objet central est la non moins particulière Gertrude. Je tente ainsi de dépasser par cette communication, la banalité de la courtoisie pour amener l’échange à être événement  moteur de cette construction, quitte à employer les moyens de la séduction et de la provocation.

    Il est impossible d’atteindre le sens de ma posture sans considérer Gertrude comme le pivot incontournable de mon entreprise.

    Certes, reste humain, squelette vide, indice d’une existence oubliée, Gertrude est rangée depuis longtemps par moi au rayon des petites divinités domestiques. Aussi familière et inoffensive qu’un héritage de famille, elle en a la dérisoire valeur.
    Pourtant, en ce lieu d’Internet, ce modeste Lare perd sa neutralité d’objet inerte, se réactivant à la croisée d’un ridicule, juste assez ridicule pour être tourné en dérision, et d’un inquiétant, juste assez inquiétant pour ne pas se faire oublier.

    Dans cet espace virtuel, exposée aux yeux de tous, la figure de Gertrude (j’emploie « figure » au-delà de la notion de face, plutôt dans le sens de la Métaphore ou topographie d’une nébuleuse) reprend à son compte, toute la symbolique de la Tête de mort, emplissant le puit sans fin de son crâne et l’obscurité de son regard du paradigme de la Mort. Elle devient signal, probablement un peu effrayant, au frontispice de son triple espace, surgissant à son ouverture, sur l’écran du navigateur hésitant.
    Elle est déclinée à tous les étages de ses trois sites, tantôt comme objet, tantôt comme sujet : Elle apparaît tour à tour par ses représentations mises en scènes  dans des réalisations plastiques tout à fait tangibles, également comme avatar virtuel d’un moi que je lui prête.
    Là, réside sa raison d’être : être simultanément raison et moyen de l’échange. Être Interface, la face placée entre ce que je projette et les perceptions, les réceptions de l’autre. Elle oppose aux regards un aspect suffisamment labile pour ouvrir, par-delà sa physionomie fuyante, une cosmogonie de fantasmes, autant de possibles d’existences , de mémoires, de désirs et des destinées dont on veut bien la doter ; elle sait que batifoler avec la Mort, dont elle frôle le tabou, révèle nécessairement la présence d’Éros au côté de Thanatos.

    Gertrude, la pathétique, s’accroche, dans les yeux de ses interlocuteurs, au moindre lambeau d’humanité encore collé à ses os.
    Gertrude respire, parle, aime… Bien sûr, tout cela par mon truchement.
    Personne n’est dupe ; ni mes interlocuteurs, ni moi, ni Gertrude.
    C’est un jeu, aux ficelles volontairement grossières :
    Gertrude, sous prétexte de résurrection, emprunte ma voix, mes mains, mon ego ; je revêts, quant à moi, son masque de Mort.
    Gertrude se nourrit des derniers feux de mes complaisances ; je me vautre dans le néant de ses orbites.
    Gertrude existe, elle plaisante ; je ricane avec l’élégance du désespoir.
    Gertrude devient invincible ; d’aucuns pourront prétendre que je caresse et apprivoise ma fin, que je joue les Vanités ou me joue de la Vanité.

    Vanité grimaçante des masques de James Ensor qui cachent en révélant, qui occultent les apparences et retournent comme un gant les intérieurs putrides.
Mais la dualité s’avère insécable : Gertrude ne peut être moi sans que je sois elle ; de la même façon, ce que je présume être la perception de l’autre n’est fatalement qu’une projection de ma part ; Ce « Gertrude-moi », vraisemblablement, n’appartient plus à Gertrude, ne m’appartient plus. Il n’est ni Gertrude ni moi, car nous y avons mélangé nos brumes.

    La seule chose qui subsiste, aussi virtuelle qu’elle soit, est l’image de Gertrude, ce que l’œil perçoit sur l’écran qui serait une Gertrude mise en image, mise en mots, par des photographies, des vidéos, des images numériques et des textes ; la preuve paradoxalement rassurante de l’existence du référent Gertrude en tant qu’objet posé dans l’étagère d’un espace réel.

    Gertrude n’est rien, rien qu’un objet, vide de mémoire, laissant béant ses territoires…
    Dans le temps suspendu
    Je vous espère

    Gertrude
    Gertrude et moi
    Gertrude et vous
    Vous et moi.

Juliette Charpentier
Paris, le neuf mars deux mille neuf

La Vérité en Gertrude….

*Cliquez sur le x de texte
pour le lire si vous n’avez pas le temps de visionner la vidéo

J’ai voulu ce blog comme une

 
Provocation…
Gertrude en est la Fiction…
Tout y est Stratégie…
Vous y êtes….
 

Je vous dois la Vérité en Gertrude…

Chapitre 1
Conseil: Laissez poser la vidéo quelques instants pour permettre son chargement.

Et je vous la dirai.

Chapitre 2
Conseil: Laissez poser la vidéo quelques instants pour permettre son chargement.

À Renato

À Domy
Tex*te écrit entre le 14 septembre 2008 et le 29 septembre 2008.

*Cliquez sur le x de texte
pour le lire
si vous n’avez pas le temps de visionner la vidéo


J’agis toujours d’accord avec moi-même, c’est-à-dire en complet désaccord avec ceux qui vivent en dehors de moi.


Philippe Soupault, L’Ombre de l’Ombre in La Révolution Surréaliste.

————————————————————————
ANNIVERSAIRE!

10
Octobre 2008

Dans une Lecture Rétrospective,  Le Capitaine justifie et réajuste Gertrude aux exigences de la Vérité.
Soufflez la onzième bougie :



NEUF AVRIL 2008: l’Exception au Capitaine.

« Aussi pendant sept années,
 ai-je étudié les effets de l’accouplement
du jour et des objets. »

Honoré de Balzac, Le chef-d’œuvre inconnu.
Judith
ou l’histoire d’une
Collision initiale.

        En 1984, j’étais élève aux Beaux-arts. Un jour, j’eus une très vive altercation avec un jeune enseignant de l’école. Ce n’était pas la première fois que je me querellai avec ce professeur qui, à l’évidence, n’appréciait ni mon travail ni ma personnalité. Cette fois, l’échange fut très violent. Nous nous traitâmes mutuellement de tous les noms d’oiseaux et le ton monta très vite. Quand la dispute atteignit son paroxysme, mon interlocuteur eut cet ultime argument : « Tu n’es pas Juliette, mais Judith. Tu es aussi dangereuse que Judith… ».
       
        Hors de moi, je fus particulièrement exaspérée par cette insulte dont je ne saisissais pas le sens. Animée par un très fort désir de vengeance, je me lançai dans des recherches pour comprendre cette phrase sibylline. Ces dernières m’amenèrent rapidement au texte de l’Ancien Testament dans le livre de La Bible. Je m’en procurai un exemplaire et ouvrai pour la première fois ce livre. À mon grand étonnement, j’y découvris un chapitre entier consacré à l’histoire de Judith et surtout un texte merveilleux, poétique et sensuel.

        Judith, dont le nom signifie « Fille de Judée », était une jeune femme très belle qui vivait à Jérusalem. Veuve, elle allait, vêtue de noir et la tête couverte de cendre. Un jour, la ville de Jérusalem fut assiégée par une armée ennemie. Judith décida de sauver son peuple. Elle endossa ses plus beaux vêtements et se couvrit des plus riches parures d’or. Accompagnée de sa servante, elle alla à la rencontre d’Holopherne, le chef des ennemis. Elle entra dans sa tente, accepta de partager son repas et entreprit de le séduire. Holopherne, qui était jeune et beau, fut saisi d’un violent désir envers Judith. Ayant aussi un peu bu, il en oublia sûrement toute méfiance. Judith, profitant de cet instant de faiblesse, s’empara du cimeterre caché dans le sac que portait sa servante et trancha la tête d’Holopherne. Elle revint victorieuse à Jérusalem avec le trophée dans son sac. La tête d’Holopherne fut exposée sur les remparts de la ville. À la vue de ce macabre spectacle, l’armée ennemie, privée de chef, prit la fuite. Judith fut traitée comme une héroïne.
       
        Quelques jours seulement après cette lecture, je découvris chez un brocanteur un livre écrit en allemand illustré en noir et blanc sur le peintre viennois Gustav Klimt. Le livre, à demi rongé par les rats, était en un tel état que le brocanteur m’en fit cadeau. Ce jour-là, je rencontrai l’œuvre de Gustav Klimt à travers des reproductions noir et blanc, très abîmées, accompagnées d’un texte écrit dans une langue totalement incompréhensible pour moi.
Je fus tout de suite fascinée par les images féminines et en particulier par la Judith I. J’entrepris de découper toutes les images du livre et je les recollai dans un vieux registre de compte que j’avais chiné précédemment. C’était un grand carnet avec d’une part des feuillets numérotés en papier de soie et d’autres en papier bible constituant un répertoire.
       
        Je photocopiai certaines images de ce livre reconstitué, ainsi que des pages du Livre de Judith de la Bible. Je commençai à travailler sur ces photocopies, redessinant, écrivant, et surtout recouvrant de peinture, certaines parties des images. Très vite je ne m’intéressai plus qu’à une seule image, celle de la Judith I de Klimt. Je réalisai un grand nombre de peintures sur les photocopies de la page n°306 de mon livre de compte. Je retraçai les formes, en recouvrai d’autres, recommençai souvent les mêmes gestes, jusqu’à connaître par cœur chaque détail du tableau.
      
         Les formes tirées de cette œuvre, à force d’être répétées, finirent par prendre une sorte d’autonomie ; rapidement, j’éprouvai le besoin de décliner sur d’autres supports ces éléments qui pouvaient perdre leurs sens figuratifs premiers et se métamorphoser au gré du texte de Judith que je relisais sans cesse. Ainsi j’avais puisé dans cette reproduction noir et blanc du tableau de Klimt une sorte de vocabulaire de formes polysémiques que j’allais utiliser pendant plus de deux ans dans ma pratique. Par exemple, la forme de la tête de Judith, son collier carré pouvaient jouer tour à tour le rôle de couperet ou se substituer à la tête décapitée, l’arbre en haut à gauche faisait écho à la main qui tenait cette dernière, les fruits et les éléments décoratifs jouaient ou la chute ou l’enfouissement et c…

        Je ne vis le tableau en couleur qu’à la fin de ce parcours lors de la grande exposition Vienne à Paris en 1986. Jusque-là, je n’avais pas été plus avant que mon ouvrage noir et blanc incompréhensible, dans mes recherches sur Klimt. Je fus déçue à la vue du tableau auquel j’imaginais une facture plus épaisse et plus riche.
       
        Pour ma part, j’avais introduit dans mon travail tout une gamme de matières qui avait presque pris le pas sur les formes du tableau de Klimt. J’utilisais de la cendre, du feutre, de l’huile, des feuilles d’or, du bitume dans des séries de petits formats ponctuées de très grands. Ces derniers saturés de matière ont été jusqu’à peser quatre-vingts kilos. Ce travail sur Judith constitua un ensemble de plus de quatre cents pièces avec lequel j’envahis le grand hall de l’école le jour de mon Diplôme. Au bout de ce parcours, mon travail se détacha peu à peu de l’histoire de Judith. Il évolua vers d’autres domaines tout en gardant la persistance de certaines formes et certains matériaux.
       
        Accompagnant cette immersion dans l’histoire de Judith, un autre texte s’imposait à moi comme une obsession : celui du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, texte que m’avait fait découvrir un autre enseignant de l’école, Alain Borer.
       
        Parallèlement à cette aventure qui habitait ma pratique picturale, une autre expérience, beaucoup plus confidentielle, était en train de changer à jamais ma vision, et nourrissait secrètement mes Judith : Depuis quelques mois, j’allais passer une après-midi par semaine à la morgue du C.H.U. de la ville. J’observais, je dessinais, je peignais, je contemplais les cadavres, couchés sur les tables de dissection, de ceux qui avaient donné leur corps à la Science. Je m’étais liée d’amitié avec les personnes qui travaillaient dans cet endroit très particulier, où il était de mise d’être en même temps carabin et poète, trivial et sentimental, grossier et pudique.  Surtout, la dérision y était obligatoire.

        C’est en ce lieu violent et serein, inquiétant et accueillant, étrange et bouleversant à la fois, que j’ai trouvé Gertrude.
        C’est, aujourd’hui, neuf avril deux mille huit, en ce lieu virtuel tout aussi surprenant, que je raconte cette histoire pour la première fois.

Juliette Charpentier,
Capitaine du Vaisseau  Cybergalactique Gertrude.
Paris, le neuf avril deux mille huit.

1984, Judith, technique mixte sur photocopies, 21 x 29,7cm.


1984, Judith, huile, bitume, or sur papier, 30 x 40cm.

1984, Judith, huile, or sur feutre bitumé,10 x 12cm.

1984, Judith, huile, or sur feutre bitumé, 15 x 29cm.

1985, Judith, huile, cendre bitume, or sur feutre bitumé, 200 x 330cm.

1985, Judith, huile, cendre bitume, or sur feutre bitumé, 200 x 330cm.

————————————————————————
ANNIVERSAIRE!
4
Avril 2008

Une date clé pour ouvrir le coffre des Secrets du Capitaine :
Du pouvoir de la Cendre, de l’Or et du Bitume sur l’évocation  des Décapitations.
Soufflez la cinquième bougie :