Neuf d’Avril en Onze: L’Exception au Capitaine n°4

 

Le Destin des Perles
est bien d’être enfilées

 

photos-gertrude2 1494JC, 2011, Le collier du Capitaine, argile, fil élastique, dimension variable.

 

Il y a quelques années, je parcourai plus de cinq cents kilomètres pour retrouver Gertrude, avec la faim au ventre de revoir ce crâne faussement oublié dans une caisse au fond d’une cave.

 Gertrude m’attendait, l’os intact, dans toute la splendeur de ses certitudes, sereine, insolente de son obligatoire résurrection.

 Pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ?

 Toujours est-il que j’allai chercher Gertrude et l’exposai en pleine lumière.

 Je venais de passer plusieurs années à travailler un objet absent, une vacuité que je berçais dans mon inconscient : des peintures et des modelages, Bibelots et Perles, Creux et Néant pointés à l’extrémité de mon pinceau ou de mes doigts.
Je me confrontais à cet informe sans avenir ni passé, m’acharnant à donner chair à ce Rien patatoïde.

 Les Bibelots furent des heures de glacis sur le miroir de la toile, jouant le fragile équilibre d’une illusion d’épaisseur. Le Bibelot était un ventre que je caressais au pinceau, une incarnation huileuse, incrustée dans une matière sans queue ni tête, intérieure et extérieure tout à la fois, dans le fantasme total d’un dedans palpitant et écoeurant.

La vibration pulsatile rencontrait sa lente agonie à la jonction d’un fond et d’une forme qui, de leurs enlacements ambigus, se nourrissaient indéfiniment jusqu’à l’indétermination.

La répétition de mon geste pictural rendait l’exercice organique, le lavant, glacis après glacis, de toute pensée ou interprétation, endormant peu à peu mon œil. La peinture se déroulait comme un flux autonome à mon regard, irriguée et colorée par le sang de mes paupières baissées.

De la même manière les Perles naissaient au creux de mes mains aveugles. Mes doigts façonnaient l’argile, laissant leurs empreintes dans la matière, perpétuant ma chair dans cette mollesse, dans une inconscience bientôt figée.
Les Perles ne prenaient sens que dans le non-sens du trou dont je les transperçais, béance passive et inutile de l’ennui d’une petite fille lovée dans mon oubli.

La seule variable était le fil qui les traversait. Je pouvais arrêter sa dimension et décider de son élasticité. Le fil était maître de la Perle : il la perforait, la violentant de sa pénétration. Il l’entraînait dans ses cheminements, la soumettait à ses méandres, la bloquait entre ses nœuds.

Il lui signifiait ainsi que son seul destin était d’être enfilée dans le vide sidéral du temps égrené.

J’accumulais les Perles comme autant de gestes inutiles ; et à mesure que je multipliais ces objets dérisoires, et que je scellais leur sort autour d’un fil, j’en formais des amas inextricables que j’entreposais dans des boites, comme les entrailles que nous voulons bien ignorer, dont nous ne voulons surtout pas élucider les emmêlements vitaux .

Une variante des Perles consistait en boulettes de tissus que je réalisais d’un geste preste de retournement de boyau, opération savamment et longuement étudiée ; ces structures légères et feuilletées, douces et molletonnées, contenaient dans leurs épaisseurs certaines caractéristiques des perles au point de retrouver dans l’effilochage de leurs trames la continuité d’un fil tissé lien à lien. Leur moelleux transitionnel se situait entre la vibration du Bibelot peint et les effets accumulatifs des Perles. Je les nommais Mignonnettes, terme sans bord tranché, aux vagues résonances sexuelles où le « cul-cul » dispute au cul le terrain du scatologique.

Les Mignonnettes n’avaient d’intérêt que celui de révéler un geste qui était plus de la tripe que de l’entendement : enroulement aponévrotique que soulignaient parfois les motifs du tissu, extraction triturée et tubulaire d’un corps de peinture. Au bord de ma conscience, elles étaient manifestations de mon organisme machinal enfermé dans les cycles de ses rouages.

Gertrude, longtemps enfouie dans le noyau de ce processus, nichée muette au cœur de ma mémoire picturale, œil de mon cyclone, reparut, exhumée, lumineuse, si évidente.
Je pus croire que, par son retour impérieux, elle donnerait physionomie à la surface du vide, tiendrait tête à ce corps paradoxal…

Qu’elle serait finalité à l’absurde de la chair.

 

9__bibelot_huile_papier_30x40cm.jpg18__bibelot_huile_toile_30x40cm.jpg42__sans_titre_acrylique_et_vernis_papier_50x65_cm.jpg

JC, 1992-2002, Bibelots, Huile sur toile, 30 x 40 cm et 45 x 62 cm

toile 10x15cmJC, 1998, Série de Bibelots, Huile sur toile, 10 x 15 cm

perles-argile---fil-elastique.JPGperles-argile---fil-elastique-copie-1.JPGperles-argile---fil-elastique-copie-2.JPG

JC, 1998, Perles, argile, fil élastiques, dimensions variables.

 

mignonettes1_acrylique_toile_et_tissus_enroules._300cmx200c.jpg

JC, 1998, Bibelot et Mignonnettes, installation , Huile sur toile, toile enroulée, dimensions variables.

 

mignonet1.2_detail.jpg21__mignonettes_tissus_enroules.jpgJC, 1998 et 2002, Mignonnettes (détails) , toile et tissus divers enroulés, dimensions variables.

 

La ROSE
joue les concierges
et la NOIRE
prend corps

 

63 réflexions sur « Neuf d’Avril en Onze: L’Exception au Capitaine n°4 »

  1. La perle dit-on , est de par sa beauté évasive l’ Eros des joyaux ….

    Juliette et son collier -amulette de Gertrudes enfilées….( Quel vampire oserait lui mordre le cou ?…. )

    Comme une des Moires ,JC tient le fil ….   elle  peint sur la trame des ans , teint les jours …elle tisse ses secrets .

    « Repriser les vêtements des autres n’avait rien de très satisfaisant comparé au plaisir de créer quelque chose avec trois fois rien- un joli bouton délicatement ouvré à partir d’un anneau et d’un bout de fil par exemple ….Après ça j’enroule  le fil autour de l’anneau  pour faire les rayons de la roue ,puis je couds  en point arrière autour de chaque rayon , pour remplir  le moindre espace .Je rassemble tout ça au centre ,je noue et le tour est joué « .( Tracy Chevalier )

    Ceci pour vous dire que voilà un bien beau « neuf « ….

                                                                                        votre magicienne

  2. Gertrude perlée dans la terre femme objet en collier

    La cruche de Pandora un ventre dans le fond un foetus poupée

    Prométhé ravi rit et ravit le grain de folie le feu divin

    Mignonette infernale spermatozoïdale larcin malin

    S’échappent les mots sombres maux noirs de Pandora pot doré

    Onde souple des émotions que le hasard a semées

  3. Quel magnifique bijou emperlé sur le fil de votre ciselage précieux, dont seule vous savez le secret du façonnage, chère Anne poétesse.

    Quel beau cadeau en ce Neuf de ma chair.

    Merci.

  4. Je suis heureuse de voir que l’on reconnait enfin mon côté facétieux…

    J’ai beau enfiler les perles, je les choisis…

    Mais pour dire cela, je constate que tu a endossé le beau rôle 😉 (et avec une Majuscule en plus!  bon, j’arrête là mes facéties..)

  5. Il est vrai que sans fil (ou filet) on perd toute logique narrative ou linéaire, mais on peut gagner en constellation, en nébulosité à configurations variées.

    Cela peut ouvrir sur des organisations intéressantes et infinies.

    Mais dans l’histoire ci-dessus qui est censée avoir un début et les possibles d’une fin, le fil est en effet indispensable à mes piètres facéties.

  6. « La » aurait fixé cette finalité dans une unicité.

    Or Gertrude est un impossible « possible » ou plutôt tant de possibles dans l’inconnu.

    Donc « finalité », là (et non « la ») serait plus une question qu’une affirmation désignée et arrêtée.

  7. Armengol je vous annonce que vous êtes devin: en effet comment auriez-vous pu deviner que ce jour-là précis j’étais à Brive en train de déguster un délicieux déjeuner…

     

    Par contre je n’étais pas en train de faire la circulation…

  8. Oulala! Je sens que sur ce terrain, j’ai perdu d’avance! Même si on le jouait au go…

    J’ai juste parlé de Lao Tseu pour faire mon intéressante et j’ai oublié que tu étais un spécialiste! Pouce! (là je revendique sa fonction utilitaire)

  9. La montagne reste montagne, seul l’homme peut changer et voir ce que les hommes vulgaires ne voient pas…..

    Enfin je crois qu’il y a un truc comme ça..

    Tu connais John Cage?

  10. Je suis vraiment en acccord avec le « Fut-ce l’amour de Dieu »

    Pour John Cage en effet le vide n’existe pas, ni le silence; Aucune différence entre le bruit et la musique;il s’agissait de changer la perception du spectateur et le bruit devenait musique… Très zen toussa!

    John Cage: un incroyable butineur: de Tzara à Lao Tseu en passant par Duchamp!

    J’aime cette idée de butiner, comme un rêve du papillon….. d’un autre Tseu.

  11. Couper la poitrine fumée en petits dés. Éplucher, laver et couper les pommes de terre en fines rondelles. Les sécher dans un torchon et couper la tomme fraîche de cantal en lamelles.

    Mettre le saindoux à fondre dans une poêle. Ajouter les lardons et les rissoler. Verser les pommes de terre et les cuire à couvert pendant 15 minutes à feu moyen en remuant de temps en temps à la spatule de bois. Saler et poivrer.

    Lorsque les pommes de terre sont bien rissolées, les écraser grossièrement à la fourchette et ajouter l’ail finement haché.

    Dans la poêle, répartir les lamelles de tomme fraîche de cantal. Mélanger puis laisser dorer quelques minutes sans remuer.

    Renverser la teuffade sur un plat de service. Elle doit ressembler à un gâteau doré sur lequel on peut saupoudrer ail et persil hachés.

  12. Le fil à bon dos dans cette histoire… sans le fil, plus de lien, juste une suite d’éléments flottants sans unités dans un cosmos improbable… où alors trouver une forme de transcendance… (serait [la] finalité)… il me semble…

  13. Tu as raison, les seuls fils qui valent, sont immatériels… Gloire au Chaos !  Vive l’Anarchie ! Avec un Zest de Perturbation et deux doigts de Pitrerie.

     

     

    – (serait [la] finalité)… n’était pas une conclusion à mon propos, mais une remarque sur, il me semble, l’absence du « la » entre : serait et finalité, à la fin de ton texte.

  14. Que veux-tu ! le Fil n’a pas la matérialité de la Perle, aussi attachant soit-il, la pertinence de ses réflexions est un peu mince…

    Maintenant je vois, me suis-je dit en regardant ce qu’alors je n’avais pas vu. Je suis maintenant un Fil éclairé, j’entrevois l’infinitude des possibles. Là où l’horizon était borné, je perçois toute l’étendue plurivoque de cette finalité que j’avais stupidement enclavée dans une forme monomaniaque d’unicité sclérosante.

  15. « Ce qui est nuit pour tous les êtres est un jour où veille l’homme qui s’est dompté ; et ce qui est veille pour eux, n’est que nuit pour le clairvoyant solitaire. »

    Bhagavad Gîtâ

     

    @pluche

  16. Comme dit Zhuāng Zhōu : « Ce n’est pas en taillant une bavette que tu feras émerger la lumière ; lorsqu’il rêve, l’oiseau à plumes se tient silencieux. »

    4’33″……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

     

    Démythifions : je ne suis spécialiste en rien, je suis un butineur, j’aime butiner… il y a tant de beaux jardins…

    « N’aimer qu’un seul est barbarie, car c’est au détriment de tous les autres. Fut-ce l’amour de Dieu. »

    Nietzsche

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