Peindre des coquillages.

    Texte dit lors de la vidéo de l’article Dérive, 19/08/2008

          Quand j’ai réalisé cette vidéo, mon intention première était de lui laisser sa bande son originale ; Un peu comme ce que j’ai pu faire précédemment avec le bruit du métro, le parcours en voiture, ou encore le défilé du quatorze juillet ; une sorte de collage de réalité avec tout ce que cela comporte d’imprévisible, de fortuit et d’improbable. Ces dernières performances (telles que je les appelle) étaient provoquées et scénarisées.
           Là, c’est un peu différent : non seulement la vidéo témoigne de certaines de mes activités en vacances, mais les bruits, les conversations qui en font partie, concernent essentiellement ma vie privée et celle des personnes qui accompagnent ma réalité. Je crois que mon désir de les laisser entendre relevait certes de mon intérêt pour tous ces petits riens, ces sons, ces mots de tous les jours, de ceux que l’on ne perçoit plus mais qui prennent tant de sens quand on daigne y prêter un peu d’attention mais aussi essentiellement de l’affection que je porte aux personnes qui sont dans le hors champ de cette vidéo, et de la fierté un peu égoïste que je ressens aux moindres indices de leur existence.
           Cette dernière motivation n’a rien à voir avec ce que je veux montrer sur le blog de Gertrude qui, je le rappelle est entièrement dédié à un vieux crâne humain ; ce crâne n’a ni famille ni affect à part ceux que l’on veut bien de temps à autre, lui fantasmer. Donc, tant pis pour les conversations parfois savoureuses tenues sur ce balcon à la situation surplombante et idéale aux études ethnologiques, jeux favoris auxquels nous nous livrons avec les esprits caustiques et frondeurs qui m’entourent.
          La période dite des vacances, est toujours pour moi l’occasion de décontextualiser en quelque sorte ma pratique, donc de procéder autrement qu’à mon habitude. Je prends ainsi un véritable plaisir à préparer tout un matériel pour mon voyage, de quoi peindre, dessiner, bricoler. Cela ne m’empêche pas d’oublier toujours quelque chose. J’amène aussi des clichés de Gertrude, faute d’apporter le crâne véritablement. J’ai toujours une appréhension quand je laisse Gertrude derrière moi, car j’ai la hantise d’un cambriolage possible de mon appartement à Paris, circonstances pendant lesquelles elle pourrait être volée ou détériorée. Je crois qu’on pourrait tout me dérober sauf elle ; c’est pour cela, qu’avant de partir, je la cache très soigneusement. La perte de Gertrude serait pour moi tout à fait dramatique ; sûrement pas aussi grave que la perte d’un être cher, mais du même ordre. Le temps des vacances et la délocalisation qu’il entraîne me permettent, en quelque sorte, une distance avec l’objet Gertrude et d’aborder Gertrude un peu moins du côté du sens et un peu plus du point de vue formel ; d’être plus dans sa topographie en tant que physionomie de l’os ; donc, de retrouver dans ma pratique plus de picturalité, de plaisir de peindre ou de dessiner ; et même une certaine légèreté à redonner à Gertrude son statut d’objet. Emporter des photographies à la place de Gertrude est comme emporter un souvenir, donc quelque chose qui est déjà lointain.
         Gertrude est parfois lourde à porter, même si c’est avec délices que je me noie régulièrement dans l’incommensurable vide que contient son crâne. Travailler sur elle, avec elle, dans elle, c’est me laisser, d’une certaine façon, glisser dans un tourbillon, où le sujet Gertrude se confond avec le mien, dans une inévitable et vertigineuse perte de contrôle, dans l’expérience qui consiste à m’échapper de moi-même et du cadre de ma raison. Il m’arrive de caresser l’idée que je m’appelle Gertrude, que je suis Gertrude dans l’abolition totale du facteur temps, dans la félicité de l’infini immobile que sous entend l’état de mort ou dans l’ambiguïté délicieuse d’une personnalité empruntée.
        Mais rassurez-vous, il n’y a aucune folie là-dedans ; c’est avec toute ma lucidité, en toute conscience et entièrement consentante que je m’immerge dans cette sensation, que je me livre à ce jeu tout à fait similaire aux jeux secrets et intérieurs de mon enfance.
Il est, je crois, inutile de dire que le blog de Gertrude n’a fait que pousser le phénomène à l’extrême et répond au-delà de toutes mes espérances à mes aspirations dans cette aventure.
L’éloignement du blog, si je puis m’exprimer ainsi, participe aussi de l’éloignement de Gertrude. J’ai décidé ainsi que le blog de Gertrude, ce lieu fictif et virtuel, restait à Paris. Certes Internet ne participe d’aucun lieu géographique précis et il est théoriquement impossible de s’en éloigner en terme de distance réelle ; Internet, en cela, serait peut-être le contraire du lieu du géographe et serait certainement plus proche du lieu illusionniste du peintre. Dans la réalité, il est tout à fait envisageable de jalonner un parcours, un voyage et où qu’on aille, de visites sur Internet.
        L’expérience qui consiste pour moi de laisser Internet et le blog de Gertrude basés et attachés en un seul lieu, est, dans la pratique de Gertrude, autant chargée de sens que de laisser le crâne dans son endroit habituel ; comme si déplacer le blog, comme déplacer le crâne, désacraliserait l’être de Gertrude, en banalisant sa présence. Pour souligner cette appartenance à un lieu, j’ai programmé pendant mon absence la sortie régulière d’articles que j’ai intitulés « cartes postales ». Les cartes postales généralement témoignent d’un déplacement, celles-ci ont fait le contraire : elles ont affirmé la localisation de Gertrude tout en montrant son effacement momentané. Elles ont également confirmé, non seulement mon attachement à cette ville magique qu’est Paris, mais aussi la faculté du blog à continuer à compter le temps, même hors du temps ; le fameux syndrome de la clepsydre, métaphore si pertinente et si magnétique.
      Cependant le fait d’avoir programmé ces articles, a eu un effet un peu pervers, celui de me faire garder à l’esprit le calendrier, justement, de cette programmation sans me permettre d’oublier le blog.
      Comme les repérages dans le temps – il y a ainsi des dates clés qui rythment la logique du blog – le repérage des lieux me semble tout aussi important même si cette topographie est assujettie à des distances virtuelles et tout à fait paradoxales. Il est ainsi nécessaire que je fixe dans une réalité cette plasticité du lieu virtuel pour véritablement prendre des distances.
      Paris me semble être le lieu réel idéal justement par son irréductible irréalité ; il concentre, pour moi, tous les ingrédients de la polymorphie, de l’insaisissable, d’un constant renouveau. Je l’aime et le hais à la fois. Je n’y ai pas de racines mais cette ville me manque dès que je la quitte ; mon âme d’exilée se sent chez elle au-delà de ma raison.
      Malgré cela, j’éprouve de temps en temps le besoin impérieux de m’en éloigner. La nature, la terre, la mer sont des éléments vitaux dont je ne saurais me passer. Il est pour moi impossible que je finisse ma vie à Paris. Je ne peux concevoir la dernière partie de mon existence sans l’idée de posséder un lopin de terre même s’il n’y a qu’une cabane dessus. Mais pour cela, je sais qu’il me faudra faire le deuil de Paris, la seule ville indifférente à la différence.
      Quant à la mer, elle m’est liée à jamais et je ne peux la penser que comme l’océan sauvage, aux vagues violentes et aux étendues vastes et désertes des côtes malgaches de mon enfance, ou comme les récifs du Vanuatu où j’ai passé mon adolescence ; récifs sur lesquels j’ai dépensé le plus clair de mon temps à la recherche de coquillages, activité que je plaçais bien avant mes études et les relations humaines.
      J’ai toujours été fascinée par la perfection naturelle des coquillages, aussi bien par leurs formes organiques d’exosquelettes, qui sont comme la mémoire de la chair qui les a quittés, dans la démonstration absolue de leur fonctionnalité, que leurs couleurs et leurs motifs étranges et presque artificiels.
      J’ai retrouvé un peu la même sensation avec le crâne de Gertrude dont je ne me lasse pas de suivre les contours, les articulations, les méandres, les soudures. Gertrude est comme un grand coquillage, avec, bien sûr, l’énorme différence d’avoir été un véritable être humain bien loin d’un simple mollusque. Sa fonctionnalité est d’autant plus énigmatique, qu’au-delà de la chair présumée, il y a tout ce qui a trait à sa nature humaine encore attachée aux moindres indices de son anatomie. De la même façon qu’il n’y a pas deux coquillages semblables, car chacun a été façonné par son parcours particulier, le crâne de Gertrude ne peut témoigner que de son existence unique. C’est bien pour cette raison qu’il me paraîtrait complètement invraisemblable et pitoyable de lui faire endosser le rôle de « tête de mort », sorte de stéréotype absurde d’un état de reste humain uniformisé. La vérité de Gertrude ne peut être qu’une « contre Vanité ».
       Comme les grands espaces, la chasse aux coquillages me manque énormément. Je crois que si j’habitais encore près d’un récif, on pourrait me trouver là à retourner les pierres éternellement. C’est une activité qui se pratique en solitaire, loin des préoccupations du monde, avec le seul bruit du ressac comme compagnie ; et, au fond, c’est le seul état véritable auquel j’aspire de tout mon être. État évidemment impossible, la vie en ayant décidé autrement pour moi. Une telle réflexion pourrait paraître totalement paradoxale de la part de quelqu’un ayant fondé une famille, habitant une grande ville et exerçant un métier essentiellement centré sur l’humain. Mais parfois je me dis que c’est ce manque, cette frustration, l’inaccessibilité si terrible de cet idéal qui me fait marcher si fort et qui me persuade que jamais je ne disparaîtrai.
       La proximité de la mer entrouvre pour moi, à chaque fois, la porte de cet état d’âme. Ce sont des retrouvailles avec les sentiments qu’elle soulève, mais aussi la confirmation de la perte à jamais d’un univers.
       Le littoral français est bien loin des étendues sauvages de mon enfance, et malgré que la mer ne cesse, où qu’elle soit, de rappeler sa nature indomptable, elle n’agit là sur moi que comme la réminiscence fugitive de sensations éparses et rarement comme le sentiment de plénitude d’une contrée retrouvée. C’est tantôt l’espace momentanément dégagée de la grève, ou le fracas des vagues et sa bouffée d’embruns, ou l’odeur du sel, ou le contact brûlant du sable sous mes pieds. L’instant reste fugace, et bien vite, d’autres phénomènes parasites sont là pour resituer les lieux dans leur réalité. Je passerai ainsi rapidement sur tout ce qui appartient au concept de la plage, ensemble d’activités qui consiste à s’étaler sur le sable, en rangs plus ou moins serrés, dans des tenues plus ou moins avantageuses (souvent plutôt moins que plus, en tout cas en ce qui me concerne…) pour se cramer la peau au soleil, ponctuant ces séances de quelques trempettes dans l’eau de mer. Je me livre régulièrement, comme beaucoup à cet exercice, et j’avoue n’y trouver qu’un intérêt moyen si ce n’est celui de satisfaire ma nature contemplative dans l’observation, cachée derrière des lunettes noires, de mes congénères dans leurs us et coutumes.
      Ainsi j’ai remarqué que les groupes d’individus retrouvaient chaque jour à peu près le même emplacement sur une plage, et chaque été, je m’amuse à me concentrer sur une tribu et essayer de deviner, plutôt d’imaginer ce qui en constitue les liens, les motivations, ce qui serait leur histoire et leur devenir. J’ai, cet été contemplé pendant une dizaine de jours, un groupe de personnes passionnant, dont la composition autour du noyau constant d’un couple et de ses deux enfants, changeait selon les jours, les arrivages ou départ de cousins, frères ou amis. L’un d’eux, par exemple, est resté vingt-quatre heures. C’était une forte personnalité et je l’avais surnommé l’homme de l’Atlantide, car il avait visiblement la faculté de rester sous l’eau très longtemps. Il est arrivé au cours d’un après-midi et n’est resté que jusqu’à la fin de la journée suivante. Ne le voyant pas revenir, je lui ai inventé un habitat sous-marin dans lequel il devait passer son temps à remplir des grilles de ce jeu de logique mathématique à la mode actuellement. Certains jouent au ballon sur la plage, personnellement, je déteste cela, mais je ne m’ennuie pas pour autant.
      Tous les ans je m’en vais marcher en solitaire au bord de l’eau, peut-être dans le dérisoire espoir de découvrir des territoires inconnus ou des trésors enfouis.
Les vagues sont les promesses d’éléments imprévus charriés depuis le large. Quand j’étais enfant, j’ai bien du jeter à la mer quelques bouteilles contenant des dessins ou des messages…
       Le large, l’étendue de la mer, la vision de l’horizon, l’idée de la masse incroyable et incommensurable de l’océan m’ont toujours procuré un sentiment de fascination mêlé à une terreur délicieuse. Une terreur qui prend racine, du plus loin que je me souvienne, dans une petite gravure noir et blanc, entrevue dans une encyclopédie chez mes grands parents, représentant un raz de marée au Japon, une vague gigantesque comme une montagne prête à s’abattre sur une population à la taille de fourmis.
       Plus tard, à bord des paquebots des Messageries Maritimes qui nous ramenaient à Madagascar, après nos vacances en France (Mes parents adoraient ces voyages qui duraient plus d’un mois, qui écourtaient passablement leurs séjours en Métropole, mais qui étaient tellement plus passionnants que l’alternative des douze heures d’avion –) je me souviens avoir ressenti de brusques bouffées d’angoisse à l’idée de ce navire posé comme un fétu de paille sur l’immensité de l’océan, comme à la surface de l’épiderme d’une bête monstrueuse susceptible de s’ébrouer à tout moment. Malgré ce sentiment d’horreur sacrée où je pouvais me trouver pétrifiée comme devant une manifestation divine, je n’aurais renoncé, moi non plus pour rien au monde à ces croisières dont je tirais beaucoup de fierté.
Les bateaux ont toujours été pour moi synonymes d’aventure et de découverte et, plus encore, le symbole de l’insolente audace de l’humain bravant l’Infini. Cette conception mythique a été largement alimentée par la légende que j’avais forgée autour de mon père, ancien marin marchand avant ma naissance, devenu professeur de mathématiques par défaut pour rester auprès de sa famille, mais que je soupçonne d’avoir vécu dans le regret permanent d’un métier qui se conjuguait si bien avec Liberté. Mon père était littéralement attiré comme par un aimant, par la mer et les bateaux. Je ne l’ai jamais connu comme marin, mais seulement à travers ce désir qu’il n’a jamais réussi à dissimuler. Le personnage que je m’en étais constitué, ainsi que les récits qu’il nous relatait, naviguait à travers mes lectures d’enfant, de Jules Vernes à Melville en passant par Hergé.
        Seule, à la frontière de l’eau, face à l’océan, je retrouve cette attirance mêlée de peur pour cet infini maritime qui s’étend au-delà de ma vision, le sentiment également d’avoir été oubliée là, sur le rivage, par mon vrai destin.
Le sable que je sens fuir sous mes pieds à mesure que l’incessant mouvement de l’eau le creuse, recèle obligatoirement, dans son insondable profondeur, les vestiges des mystères venus du large.
        Mes récoltes se limitent pourtant à quelques coquilles roulées par les vagues, usées par le sable, qui ne sont, certes, que les succédanées des flamboyants coquillages tropicaux, mais auxquels je trouve une émouvante beauté antique de vieux plâtres ébréchés.
Le contact glacé de la nacre disparue a laissé place à un toucher doux et tiède ; les couleurs atténuées sont voilées d’une légère pellicule blanche ; les coquilles aux bords arrondis, aux contours émoussés ont déjà entamé leur métamorphose vers le stade impalpable et minéral du sable qui les engloutit peu à peu. Si elles ne possèdent pas la magnificence des coquillages des mers chaudes, l’orgueilleux étalage de leurs ornements, ces coquilles ont la modestie des simples matériaux, de ceux à qui il est possible de donner une seconde vie. J’ai ainsi quelques souvenirs d’objets fabriqués, d’assemblages de coques ternes maladroitement collées entre elles par de petites mains lors de longues journées pluvieuses, réalisant des coffrets et des poupées précieusement gardés dans les familles comme autant de reliques poussiéreuses dédiées à l’amour filial. Ou encore dans des vitrines de grands-mères, de coquillages peints, souvenirs de cités balnéaires méditerranéennes, qui n’émerveillent plus que les très jeunes et les très anciens avec leurs couleurs criardes de chromos et leurs noms évocateurs au parfum de mimosas et de bruit de cigales. Enfant, j’ai toujours associé les coquillages français à ce rajout d’ornementation, pensant naïvement qu’il fallait peindre ces coquillages pour qu’ils puissent rivaliser en beauté avec leurs cousins tropicaux ; inversant ainsi la finalité de l’objet, je croyais que les paysages et les souvenirs, qui y étaient figurés, n’étaient que prétexte à cette essentielle intervention. Je pense à présent à ces modestes artisans dont le travail consiste à peindre minutieusement ces coquillages pour fournir les magasins pour touristes. Ce qui devait être à l’époque une industrie locale n’a probablement pas échappé à quelque délocalisation dans des pays extrême-orientaux, où l’on peut imaginer des chinois en train de peindre des vues de la Côte d’Azur qu’ils ne verront jamais sur des coquilles Saint Jacques.
        J’ai pourtant connu, en quelque sorte, le contre-exemple de cet obscur métier. Quand j’habitais, adolescente, sur l’île d’Espiritu Santo au Vanuatu (à l’époque cela s’appelait Les Nouvelles-Hébrides), il y avait un artiste local qui avait pignon sur rue, la seule rue de l’unique village de l’île. Il avait une grande notoriété et était riche et estimé. Métis mélanésien, tahitien, et vietnamien, aux confins de toutes les cultures du Pacifique sud, il réalisait des tableaux, fabriquait des bijoux, peignait et sculptait des coquillages, du corail, des dents et des mâchoires de requins, des défenses de cochons, des écailles de tortues. Il n’hésitait pas à polir, peindre ou ciseler des coquillages ou des objets déjà magnifiques naturellement. Je possède ainsi, confectionné par ses soins, un bracelet en corail noir constitué d’une branche chauffée et enroulée dont l’extrémité a été sculptée en forme de tête de dragon. Ce personnage, haut en couleur et connu dans tout l’archipel, semblait tirer de la transformation de tous ces éléments une inépuisable inspiration. Sa boutique, qui était aussi son atelier, était une vraie caverne d’Ali Baba ; je me souviens, entre autres, de l’énorme mâchoire de requin qui, suspendue au mur d’en face, semblait menacer le visiteur de sa présence imposante et surplombante. Moi qui collectionnais passionnément les coquillages, je trouvais cependant un peu sacrilège les métamorphoses que faisait subir cet artiste à certains spécimens.
       Je comprends à présent que la démarche qui consiste à collectionner les coquillages n’est pas moins dénaturante que celle de les peindre ou les sculpter. Prélever un coquillage dans son environnement, le choisir pour des raisons aussi diverses que des critères de perfection, de rareté, et même d’anomalies, l’exposer ou le ranger dans une boîte, l’étiqueter, c’est de toute façon changer son statut d’élément naturel, lui conférer toute l’ambiguïté d’un objet entre esthétique et scientifique, c’est lui modifier son destin en l’excluant du cycle de la vie et de la mort.
       La frontière est très mince entre de tels objets de collection et quelque chose qui serait « objet d’art » ; a ce propos, j’avais été terriblement vexée d’une remarque d’un de mes camarades de Beaux-arts, à qui j’avais montré cette collection dont je suis très fière : « Tu verras que tu finiras par peindre des coquillages. » m’avait-il dit.
       Le même raisonnement que sur l’objet collectionné ou collecté pourrait s’appliquer au crâne de Gertrude dont la destinée étrange est de se retrouver dans une étagère réelle et dans une vitrine virtuelle à la merci de mes fantaisies monomaniaques dont l’acharnement est sûrement du au fait que l’essentiel de Gertrude justement m’échappe. Cependant, le crâne de Gertrude pourrait ne pas être Gertrude, s’il avait suivi les voies ordinaires de retour à la poussière de tout reste humain ou animal, s’il n’y avait eu au départ le choix d’un être humain de donner son corps à la science.
        Mais cela fait sûrement partie d’une autre histoire ; histoire dont, avec la mienne, je chercherai en vain la coïncidence et par un incessant arpentage de la topographie des détails toujours renouvelés du crâne de Gertrude, je poursuivrai ma quête.
        De cette dérive improbable, les étapes pourraient, de la façon la plus absurde et la plus logique, se trouver inscrites dans la matière de ces petites coquilles qui parsèment ma route.

    Juliette Charpentier, Beynac, treize aout deux mille huit

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