Gertrude offre sa chemise N°5
à la Mercière
Elle l’a boutonnée d’Os
et cousue
du Fil des artères ancestrales



Gertrude offre sa chemise N°5
à la Mercière
Elle l’a boutonnée d’Os
et cousue
du Fil des artères ancestrales



Gertrude serait-elle la tête à
coiffer d’un Capitaine en pleine
crise existentielle?

Le Capitaine se réveille ce matin en pleine crise d’angoisse : une question cruciale et crucifiante lui taraude le foie, lui fait brusquement monter une boule dans le gosier, lui vide la tête, lui dessèche la peau, lui liquéfie le bulbe, lui tourne les sangs, lui craquelle les os. Il lui semble même que cette question est « La » question, la seule, l’unique question autour de laquelle elle tourne depuis près de deux ans et demi, semant dans les espaces improbables d’Internet son impuissance à y répondre, promenant son désespoir en de vaines et interminables conversations avec des inconnus, causant des dommages collatéraux chez ses lecteurs.
Cette question pourrait se résumer à :
« Mais, enfin, qu’a-t-elle de plus que Gertrude ? »
Avec, bien sûr, en filigrane, l’idée qu’en fin de compte, elle n’a rien, mais alors rien de plus que Gertrude, elle, le Capitaine, elle qui croie mener la barque, qui se pense maîtresse des lieux et de sa destinée, certaine de tenir ferme le cap de ses intentions. Le Capitaine n’est-elle pas l’être, et le crâne la chose ? Le Capitaine n’est-elle pas douée de pensée face à cette boîte vide d’où toute substance s’est échappée à jamais ? Et pourtant, objectivement, qu’a-t-elle de plus que ce vieux machin poussiéreux et ricanant dont la mâchoire édentée la nargue quotidiennement du haut de son étagère ? Et plus encore, depuis que ce reste est en ligne sur Internet et se prend pour l’Os élu, se fantasmant un croupion de vie sociale.
Non, ne commençons pas à évoquer la vie sociale de Gertrude devant le Capitaine, ce serait un terrain glissant…Ce serait même finir de l’accabler, car à ce stade, elle n’est pas loin de penser que Gertrude la surpasse en ce domaine, et que dans cette entreprise, elle la manipule, voire l’instrumentalise. En effet, ce jeu de superposition auquel le Capitaine s’adonne depuis le début de l’aventure ne se serait-il pas inversé de façon irrémédiable ? Le Capitaine a bien peur que le masque se soit substitué à son propre visage, que Gertrude, peu à peu, se soit glissée dans sa peau, que Gertrude se soit emparée subrepticement de la barre du rafiot, et qu’elle-même ne soit plus qu’un Capitaine d’Os Douce ou d’Os Perette (aux peaux à laid).
Et si c’était Gertrude qui finalement la menait en bateau ?
Aussi, il est urgent pour le Capitaine de se singulariser, de trouver enfin ce qui la distingue définitivement de Gertrude, ce qui l’éloigne de cette maudite tête de mort ; ce qui fera qu’il n’y aura plus aucune confusion possible, le détail qui fera peut-être, bien qu’à présent, cela soit un peu tard, qu’elle soit aimée pour elle-même et non en tant que substitut ou interface de Gertrude. Le Capitaine ne demande pas grand-chose, juste un petit rien, une différence « inframince » comme dirait Marcel, l’infime qui la rendra moins crâne.
Alors, le Capitaine se met à chercher. À chercher partout. À ouvrir les armoires, à sortir les cadavres des placards, à éplucher les archives, à peler la molesquine de ses carnets, à fouiller dans les poubelles ; elle descend même avec une échelle de corde, et sans filet, au fond des puits virtuels de Gertrude, gratte la boue des histoires trépassées, affrontent les vieux démons.
Mais rien… Elle ne trouve rien.
Puis elle se met à fouiner, les narines dilatées dans les blogs amis. Enfin, vous savez, ces lieux virtuels où il est si doux, à travers Gertrude, de se complaire dans quelques illusions de sentiments, de se forger des certitudes d’intelligence, de se vautrer dans la fatuité et l’autosatisfaction de ses traits d’esprit, de son pseudo pouvoir de séduction, dans la flatterie de l’attention d’autrui. Car, en ces lieux, le Capitaine marche dans l’ombre de Gertrude, nourrissant peu à peu les frustrations de son propre nombrilisme refoulé. Et il est si bon de s’adonner encore et encore à cette déambulation sous n’importe quel prétexte, y compris celui des quêtes désespérées d’un Capitaine à la dérive. Et, à nouveau, c’est toujours avec un plaisir et un émerveillement sans égal qu’elle s’abandonne aux pentes séductrices des liens virtuels, au point de presque oublier l’objet de sa recherche. Ainsi, elle relit les belles histoires extralucides de la Magicienne, s’envole sur les tapis volants du verbe de Plaiethore, exerce ses mots laids chez Vincent, se rit (jaune) des misères d’Émile, fait la bête dans le cirque armengolien, se la joue vaine et virtuelle (et non vertueuse) chez Anne Hecdoth, brode quelque frivolité au fil rouge de la Mercière, s’enivre de rhum sur le pont du Cap’tain Tote , prend un bain de soleil chez Sophie, émet un popouet retentissant chez Ledif, fait une cure de thalasso (pour une remise en forme) dans la mare à Krapo, tricote en compagnie de Clothogancho ; Enfin, elle pleure abondamment sur les navigateurs disparus.
Mais rien, toujours rien, aucun signe ne semble indiquer que le Capitaine diffère de Gertrude.
Au contraire, ce périple ne fait que la conforter dans l’idée que la confusion est totale, confusion de leurs identités et par là même confusion de son propre esprit, de son pauvre entendement de plus en plus emmêlé, brouillé, en vrac. Force est de constater que, où qu’elle aille, ses moindres paroles sont signées « Gertrude », que Gertrude se constitue comme la seule raison d’être de ses propos, le seul motif à son expression. C’est une évidence contre laquelle elle ne peut pas lutter : ne s’est-elle pas proclamée « Capitaine » parce que son unique cargaison était Gertrude ? Que Gertrude était le seul objet qu’elle avait à offrir au regard du monde ? N’était-il pas prévisible et même prévu que l’entreprise lui échappât ? La machine, dans ses illusions de maîtrise, s’est inexorablement emballée : Gertrude parle au fond de sa tête, souffre, aime ; elle est moqueuse, cynique ; elle se joue tellement du Capitaine que sans réfléchir cette dernière s’oublie en déposant un baiser sur le crâne pelé d’Hedgarallaan, comme s’il s’agissait de son propre amoureux ! Pour vous dire à quel point elle a perdu pied ! Heureusement que ce crâne extraterrestre, d’origine douteuse, est épousseté régulièrement par un Végétarien maniaque et idéaliste.
Justement, au moment où elle réfléchit douloureusement à ces tristes constats, la voici en train d’errer dans le blog du susdit Végétarien, blog non moins tentaculaire et labyrinthique que celui de Gertrude. Pour tout vous avouer, elle aime bien s’y perdre de temps en temps et y chercher quelques échos à ses noires pensées.
C’est alors qu’elle a perdu tout espoir de trouver solution à son problème, qu’au fond d’une allée sombre, presque une impasse, elle tombe sur cette phrase : « C’est décidé. Je laisse filasser à la pouffiniaque mes cheveux… » Ce qui pourrait être traduit en banal langage panaméen dans le cerveau lent d’un Capitaine par une formule un peu simplifiée de ce genre : « À partir de maintenant, je me laisse pousser la tignasse. » Le mot « tignasse » semble particulièrement approprié à l’arrogance du propos original et condense à lui seul, pour le Capitaine, le concept de l’idéal inaccessible. Car cette assertion lancée par son auteur avec une grande désinvolture, comme une évidence presque futile, la renverse ! Et pour être tout à fait honnête, cela fait maintenant un certain temps, et un temps certain, que le Capitaine traîne ses guêtres dans cet article et y revient régulièrement. Et c’est à chaque fois un choc ! Un vrai choc ! D’abord un sentiment d’intense jalousie la submerge. Une tignasse ! Pensez-vous, une tignasse ! Ce genre d’attribut que certains ou certaines arborent sur leurs têtes naturellement, sans aucun effort et qui narguent ceux et celles comme le Capitaine qui ont en guise de cheveux quelques téguments pendants et ternes. Et particulièrement aujourd’hui, en ce mois de mai, cette lecture devient intolérable à un Capitaine, déjà déprimée et défrisée par ses dernières cogitations : Elle se sent perdre non seulement les quelques illusions de chevelure que lui procurait le printemps, mais aussi les quelques cheveux de plus qui, quotidiennement, restent lamentablement accrochés à la brosse.
Pourtant le mois de mai est le moment privilégié de l’année où le Capitaine quitte ce qu’il lui plait, y compris la cagoule en laine dans laquelle elle garde son cuir fragile et chevelu au chaud tout l’hiver, afin de faire un état des lieux capillaires aux reflets des premiers soleils. C’est aussi toujours à cette époque de l’année qu’elle casse son petit cochon volant, tirelire qu’elle a laborieusement remplie tout l’hiver, dans un traitement luxueux et onéreux mais à l’usage fastidieux et à long terme, dont le superbe packaging vente les vertus miraculeuses, toute convaincue qu’elle est d’acquérir au final la somptueuse crinière luisante de la blondasse sur la photo. Les seules choses qui lui donnent bonne conscience dans cet achat dispendieux et désespéré aux effets incertains, c’est, d’une part, de pouvoir prétendre avoir tenté d’inverser l’inéluctable destin de son cuir chevelu, d’autre part la satisfaction de garder les petits flacons vides du précieux produit, contenants aux multiples possibilités taxinomiques et gertrudiennes.
Il réside cependant un paradoxe dans ces velléités récurrentes et illusoires du Capitaine à transformer ses piètres phanères en « chevelure » ou mieux encore en « tignasse indomptable » ou en quelques fantasmes « pouffiniaquistes », phénomènes dont certains se plaignent pour mieux se réjouir du désappointement de la masse d’individus à poils rares qui les envient avec un grand sentiment d’injustice : D’une part elle dépense des fortunes, qu’elle n’a pas, dans des produits de haute technicité pour fortifier les bulbes de ses maigres attributs capillaires, et, par ailleurs, elle ne laisse à ces derniers aucune chance de se développer au delà d’une demi-douzaine de centimètres ; ou, si elle l’a fait un jour, c’est qu’elle était très jeune, totalement inconsciente ou indifférente à l’effet désastreux que produisait sur le genre masculin sa coiffure informe, là où d’autres filles, à la pitié satisfaite et aux cheveux lâchés comme des lions, plaçaient leur principal atout de séduction.
Bref, de ces quelques résolutions étouffées dans l’œuf (ou plutôt sur l’œuf) qui auraient été à même de prouver la constance d’un Capitaine dans la longueur et la suite de ses idées, il ne reste pas grand-chose, car elle opte vite pour la solution à court terme et sans grand lendemain de faire tailler aussi tôt fait et le plus court possible ses poils de tête, histoire d’en faire oublier par la structure de la coupe, la nature peu généreuse.
Et pourtant, tout ce soin et cette attention portées, cet argent et cette énergie dépensés pour ce qui apparaît comme si peu de choses, toute cette mise en action de moyens et de stratégies pour de si maigres résultats, pour des effets si ténus que seule le Capitaine peut les constater, prouvent bien que ce « peu » tient une place particulière dans le sens de sa vie, que l’importance qu’elle donne à ses attributs capillaires n’est pas proportionnel à leur abondance mais plutôt à leur valeur symbolique.
Sa crise de dépit passée, elle peut se saisir pleinement de ce nouvel éclairage et relire enfin la phrase de son ami Plaiethore dans tout ce qu’elle contient d’espoir, de vitalité, de force, de liberté et de singularité.
Car il s’agit bien de cela, ne serait-ce que quand avec émotion, elle découvre, après deux mois d’enveloppements fastidieux, une fragile ligne de petits cheveux à la lisière de son implantation, elle ne peut se défendre d’un sentiment de victoire et d’une puissance agissante. Car quoi de mieux que ses cheveux et la forme qu’elle leur choisit pour jouer de sa personnalité et, à travers ses apparences, en balancer le manifeste à la face du monde, pour mettre en exergue par leur coupe l’évidence de leur croissance incessante et proclamer ainsi son état de vivante ;et surtout exercer ce pouvoir que la mort n’aura pas : la liberté de décider dans une minute , dans une heure, dans un an et dans tous les temps qu’elle aura volé à la Faucheuse de se faire pousser la tignasse, de lâcher cette merveilleuse ingrate dans le naturel de sa pousse sauvage.
Et, là, Gertrude, que la vie a quitté comme toute idée de chevelure, peut toujours essayer de se coller quelque postiche sur l’occiput, elle n’aura jamais plus la sensation fantastique de l’évolution de ce phénomène capillaire et rebelle sur son crâne pelé.
La Rose est à poil
La Noire compte ses poils
Trois mai deux mille dix:
Deux ans et quatre mois de
Web.
Gertrude sort faire campagne
dans la grand monde,
et se donne en spectacle
médiatisé.

Pendant cinq jours,
sur son Triblog,
suivez les comptes rendus
de ses conférences de presse,
l’état de sa popularité,
et le panel de ses échantillons
représentatifs.
Rien n’était prévu
mais rien ne sera laissé au hasard
Vous trouverez
le journal complet
de la campagne
Gertrude et
l’Anecdotière
Deux quarts d’heure,
c’est le minimum virtuel
pour la Vaine Célébrité
d’une grande Espiègle Vaniteuse
qui sans aucune raison valable
que celle d’augmenter
son pouvoir de décale
vous acceptera
dans le cercle décentré
de son
Public Chéri Mon
Amour
Où les ventilateurs de Kitano soufflent de plus en plus fort sur nos petits moulins à anecdotes
Performance réalisée le 10 avril 2010 dans les jardins de la Fondation Cartier, 261 Boulevard Raspail, Paris. Le souffle dans la vidéo provient du vent des jardins de la Fondation Cartier, boulevard Raspail ; Il n’y a rien sur terre de plus froid que le Boulevard Raspail… Gertrude Stein, Autobiographie d’Alice Toklas.
Vous aussi
rencontrez Gertrude,
répondez aux questions du Capitaine,
participez à la Performance du
Jeu de la Vérité.
Déposez votre Candidature
et inscrivez-vous au
Casting
en écrivant
à
gertruderose@lavache.com
GERTRUDE
est définitivement
MORTE*
*ça vous étonne?

Le Capitaine vous remercie de votre participation et vous souhaite bonne continuation
*Il est grand temps
de déboucher les flacons :
Ça commence à sentir l’Os crâmé
et le Lard en frit.

La preuve :
Et les petits pois sont rouges p’t’être ?
Anne Hecdoth
Je vais les sniffer et la chair va me pousser sur l’os, et un corps vert de petit gris va se reformer sous mon crâne, et je retrouverais ma longue langue à slurper les ossatures féminines…
Hedgarallaan
À cheval sur la dernière planche pourrie de mon radeau, médusé…
Vincent
Eurf :'(
Capitaine Tote
vous l’ouvrez quand ce bocal ,qu’on déguste en choeur le contenu ?
La Magicienne
Je vole de ce pas rêver des petits poissons dans l’eau qui nagent aussi bien que les gros…
Sophie D
JE VAIS FAIRE LE CROQUE-MORT POUR VOUS REVEILLER !!!!
Hécate
vous êtes la maîtresse es cruauté de l’extrême !
Plaiethore
Dois-je vraiment commencer mon travail de deuil ?
Anne Hecdoth
GERTRUDE CHANGE DE NOM : ELLE S’APPELLE DESIREE
Hécate
entamons camarades torturés une grève de la douche !!!
Plaiethore
Avec ce qui tombe comme flotte ,en tant que Capitaine ,elle nous mène en bateau …
Hécate
Les odeurs vont peut-être la décider à nous baigner de sa colère.
Plaiethore
elle prépare peut-être un n’ OEUF de Pâques
Hécate
Devant la pression insoutenable exercée par son équipage mutiné et mal lavé
Le Capitaine cède et met le bocal en perce.
Gertrude et Albert
vont au Vernissage.

Gertrude et Albert se rendent ensemble au vernissage de l’exposition des peintures de Lucian Freud* au Centre Pompidou.
Je tiens à préciser tout de suite que toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes serait fortuite et tomberait comme un poil de fesse sur un os à moelle.
Il se trouve juste par le plus grand des hasards (mais le chemin de Gertrude est toujours semé de hasard, sinon il ne serait pas) que « Gertrude » est aussi le prénom d’une grande collectionneuse d’Art, et « Albert » celui d’un très grand scientifique. La rumeur dit que la première était carrément (même cubiquement ) folle au point de miser sur des peintres tordus dont le nom commence par P, et que le deuxième était un surdoué autiste qui s’exprimait en un langage codé tout à fait relatif.
Bon, je m’égare…
Cela pour vous dire que Gertrude, que je ne vous présente plus, a rencontré Albert lors d’un vernissage de broderies vaniteuses en septembre 2009 et s’est adonnée depuis, avec lui, à quelques exercices d’anatomie comparée (aussi ici et ici).
Albert, coutumier de ce genre de manifestations culturelles, a donc invité Gertrude au Vernissage, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit d’un vernissage pour V.I.P. (Vrais Impotents de la Peinture).
Vous pensez bien que Gertrude est fière ; elle a même mis un peu de poudre pour se rosir l’os, tant elle n’a pas l’habitude de briller en société. Elle est d’ailleurs très impressionnée, non seulement de constater qu’Albert a réellement la carte ad hoc pour pénétrer dans ce cercle très fermé (avec portes blindées intégrées) mais aussi de se trouver en présence d’une foule de V.I. de la Presse ainsi que de V.I. de la Politique.
Tout ce beau monde se bouscule en rangs serrés et Gertrude a beaucoup de difficultés à rassembler ses esprits animaux et à réemboîter ses mandibules, pour ne pas sombrer dans une monomaniaquerie ethnologique délétère, si chère à ses vices de misanthrope mais susceptible de lui boucher les orbites et lui faire rater l’essentiel, à savoir la Peinture. Et ceci malgré son admiration inconditionnelle pour Claude Levi-Strauss, le chantre du Bricolage et de l’observation de la Nature humaine.
Mais la Peinture l’attend, terriblement présente, invraisemblablement dégueulante, puante de splendeur, terrifiante et magnifique.
Elle est là, tout simplement partout, dans ces ventres abandonnés, dans ces cuisses endormies, ces mains sans complaisance, ses plantes pourrissantes ; elle rampe sous la peau des murs, dans les fleurs de la couverture, dans les tas de chiffons ; débordant des canapés défoncés et des lits naufragés, elle attire le regard dans une vertigineuse plongée, pour l’achever à coup de lattes abstraites tout en bas d’un parquet à la Caillebotte. Puis comme une machine infernale, elle renvoie l’œil se désorbiter sur les sexes, rouges comme les engelures bouillantes des pieds turgescents de cette fille émouvante dans l’embrasure, centraux comme le messie d’un jugement dernier. Enfin, elle revient triomphante, dans l’autonomie totale de son épaisseur, dégoulinante, en chef-d’œuvre in-connu, former « muraille de peinture »1, et grignoter, dans une mise en abyme d’elle-même, aussi bien l’espace du tableau que l’espace de l’atelier.
Car la Peinture, en ce lieu, est chair, « fonctionne comme la chair »2, présente la réalité pathétique de la chair tout en la représentant, expose sans pudeur et sans détour la frontalité putrescible des viandes animales et végétales. Et cette peinture ne se contente pas de s’incarner dans des nus époustouflants, des corps à corps sans artifice, mais pousse la crudité à occuper le moindre pouce carré (unité de mesure anglo-saxonne) de chaque tableau, ce qui fait in fine un vrai territoire en pays conquis.
Gertrude se sent elle aussi complètement colonisée, aliénée ; elle ne s’appartient plus, elle n’a plus toute sa tête. Car la Peinture lui a volé sa tête : elle joue avec comme avec un punching-ball, à grandes claques de chair, l’envoyant bouler d’un bout à l’autre de l’espace. Gertrude sent son os vaciller, se liquéfier, s’élastifier.
Elle rebondit d’un mur à l’autre en hurlant « Naked ! Naked ! Naked ! », comme un nouveau cri de guerre faisant résonner ses pariétaux d’un écho charnel oublié, comme l’incantation désespérée d’un os qui ne s’est jamais senti aussi proche de redevenir corps.
Si Gertrude n’était pas déjà tête nue, elle se mettrait à poil séance tenante.
Gertrude est tellement emprisonnée dans les draps maculés de la peinture qu’elle en a complètement oublié le beau linge qui l’entoure. Heureusement, personne n’a remarqué son délire ; ce beau monde est, d’ailleurs, occupé à bien autre chose qu’à regarder la Peinture, lui. Ce qui est sûrement préférable car cela ferait un beau désastre, certaines confrontations étant parfois d’une rare violence…
Enfin, ces gens ne sont pas fous, eux : ils savent très bien que les vernissages n’ont jamais été faits pour regarder la Peinture, mais pour avoir l’occasion de se retrouver entre personnes utilisant les mêmes codes de représentation. Il est toujours rassurant et gratifiant de se sentir en famille. Il est donc inutile de vérifier que les tableaux accrochés au mur ont toute l’innocuité requise à ce cocon préservé, puisqu’ils ont la bénédiction de l’Institution ; on ne peut que les aimer, cela tombe sous le sens. Et tout le monde s’aime, bien sûr ; quelle idée !
Et le plaisir est à son comble quand l’artiste est là…
Gertrude retombe brutalement sur le parquet des réalités; elle a senti comme un souffle, comme le frôlement d’aile d’un grand oiseau… Le maelström se creuse dans la foule serrée des invités. Soudain, au centre de la tourmente, elle le voit, elle le reconnaît, le VIP (Very Inouï Peintre), le seul… Avec son corps, sec comme un chien de ses peintures, son œil clair de faucon, dans lequel elle entrevoit, l’espace d’un instant, une liberté océanique ; car le temps n’a plus d’importance face à ce magnifique vieillard dont la présence efface le bourdonnement excessif de ses admirateurs.
Gertrude murmure tout bas « Lucian » comme un mot doux et tombe instantanément amoureuse.
Peu importe que Gertrude ne fasse pas partie de cette camarilla, elle vient d’avoir sa minute de bonheur absolu, le miracle de l’incarnation, la Sainte Trinité Picturale, la Peinture, la Chair de la Peinture et le sourire du Peintre.
Gertrude est fière.
En plus, elle est le seul crâne…
Mais quoi ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Mais non, elle n’est pas le seul crâne, ici… Elle se rappelle qu’elle est venu avec Albert, le crâne scientifique. Mais, où est-il donc passé ? Elle est impatiente de lui raconter son expérience exceptionnelle, de partager avec lui ce moment inoubliable. Enfin, elle le voit. Heureusement Albert a mis pour l’occasion des lunettes de couleur rouge ; il a dû voir ça sur Internet, en surfant sur les blogs sur l’Art, et a voulu se donner un petit air branché. Cela permet au moins à Gertrude de le repérer dans cette foule (Gertrude, elle, a des lunettes à carreaux, mais c’est juste pour voir et non pour être vue).
Albert, imperturbable, regarde chaque tableau, lit consciencieusement chacun des textes écrits en gros sur les murs ; ces textes permettent au visiteur de ne pas repartir idiot et d’avoir le sentiment que la peinture leur a été expliquée (heureusement qu’ils ne connaissent pas tous les performances de Joseph Beuys).
Albert, en crâne sérieux et scientifique, prend des notes dans un petit carnet ; Gertrude constate que c’est le même que celui tout corné du Capitaine qu’elle a en permanence dans son sac à main pour griffonner ses élucubrations de crâneuse quand elle s’ennuie dans le métro. Il paraît également que Hemingway et Picasso en avaient un, mais je soupçonne là un argument marketing.
Bref, Gertrude est toute contente de retrouver Albert, mais ce dernier semble bien trop occupé à rentrer toutes ces données et ces informations dans son cerveau scientifique pour perdre son temps à faire la conversation ou exprimer une quelconque émotion. Gertrude se sent bien bête et se souvient, qu’à son habitude, elle a encore laissé le peu d’entendement qu’elle possède à l’entrée de l’exposition pour ne garder en éveil que ses esprits animaux.
Elle en ressent brusquement une énorme colère et une grande tristesse.
Dans l’escalator qui les ramène au rez-de-chaussée, elle ne parvient même pas à contempler les toits de la capitale, spectacle qui lui est familier mais qui, comme l’océan de son enfance, est en permanente mutation.
Un hurlement enfle au fond de son crâne, terrible, lancinant.
Elle a envie de crier :
« Mais Albert, que ressentez-vous donc devant cette FUCKING NAKED PEINTURE ? »
Mais aucun son ne franchira sa mâchoire bloquée. Elle se raccroche désespérément à un faible espoir : Et si Albert, avant d’arriver en bas, brusquement, laissait s’exprimer son émotion , comme Jean-Pierre Marielle dans une œuvre cinématographique culte, célèbre anthologie de la Peinture :
« Ah ! Nom de Dieu de bordel de merde ! Quel cul !3 ».
Mais non, Gertrude et Albert sont déjà sur l’esplanade ; il fait froid, et Gertrude ne saura jamais si Albert est un crâne scientifique dénué de sentiment, un surdoué autiste ou tout simplement un grand timide.
Puisque c’est comme cela, Gertrude reviendra en compagnie d’Hedgarallaan son défunt transi de l’espace. Il joueront à touche-occiput devant les nus et se rouleront des pales os au cul de Freud, petit fils de.
Et Hedgarallaan dira :
« Je vais le peindre en vert, en bleu, en rouge, en jaune…3 »
JC,
Paris le 13/03/2010
1- Le Chef-d’œuvre inconnu, Honoré de Balzac.
2- Lucian Freud.
3- Les Galettes de Pont-Aven, Joël Seria, 1975.
*Lucian Freud, Centre Georges Pompidou, 10 mars – 19 juillet 2010

Mais tout ceci n’est qu’une fiction.
Bien heureusement il existe de vrais Amateurs d’Art :
lunettesrouges.blog.lemonde.fr
Laissez-vous guider, vous aurez l’impression d’y être.
Vous économiserez le prix du billet d’entrée,
mais vous ne mourrez pas idiot.
JC,Pour l’occasion
Gertrude rose
enlève le haut
Gertrude noire
enlève le bas