G de Gertrude
sur toile de jute
G de Crâne
sur sac d’Os
G de Chair
sur haire
JC, octobre 2015, G (série),
fil couleur chair, toile de jute, broderie au plumetis,
20 x 21 cm
Cela fait sept ans et dix mois
que Gertrude en jette sur la Toile
Éternelle jeune fille
Gertrude a brodé son marquoir
Seule sa Mère Cière saura
en apprécier l’alphabet ossuaire
Mais encore faudra-t-il qu’elle l’expertise
à la lumière rasante du jour finissant
JC, 2015, Le Marquoir de Gertrude (collection particulière), fil, toile, environ 10 x 10 cm
Gertrude a sept ans et neuf Moi(s)
Connait-elle pour autant son abécédaire?
Cela fait sept ans et huit mois
que la Crâneuse fume de l’os
pour produire de la cendre
Avant de fermer la porte définitivement sur les lieux où avait vécu ma tante Madeleine et qui dans quelques jours seraient vidés par des mains indifférentes, je ramassai à la hâte tous les napperons. Ils ponctuaient çà et là tables et guéridons, témoins de la patience de la brodeuse crocheteuse, indispensables à ce cocon feutré. Au dernier moment je pris la petite tabatière en bois, celle que j’avais toujours vue dans la salle à manger de mes grands-parents.
Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, 2015 (extrait)
Gertrude Noire ouvre son livre de compte
en se demandant si Rose est encore Rose
Cela fait sept ans et huit mois
que Gertrude se prend pour une Rose
Le plus bouleversant fut sûrement la vue de ces petites choses dérisoires et intimes, brosse à dents debout dans un verre, gant de toilette toujours accroché au lavabo, médicaments… Et son lit.
Un lit fait, bien tiré ; draps à fleurs et chemise de nuit pliée pour un prochain retour qui n’a jamais eu lieu. J’écartai les draps de coton pour y glisser ma main, comme pour prendre contact avec l’absence encore irréelle.
À la tête du lit, un seul objet accroché au mur : une rose encadrée d’ovale que je crus imprimée sur la toile ; mais à la regarder de plus près, puis chez moi à la loupe, je vis que le motif était réalisé au petit point, au minuscule petit point d’un fil.
Les tâches sur la toile, visiblement ancienne, n’enlèvent rien à la délicatesse du travail ; le statut d’objet élu, seul à la tête du lit, indique l’importance que Madeleine donnait à ce petit canevas, que j’imagine être l’œuvre d’une jeune fille, Jeanne, sa mère, ma grand-mère (j’hérite de sa belle petite encyclopédie d’ouvrages de dames) ou de Mélanie la couturière, mon arrière grand-mère.
Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, 2015 (extrait)
Cela fait sept ans et huit mois
que la Crâneuse
conte sans compter
et que Gertrude
compte sans conter
Ma tante Madeleine est morte le 25 décembre . Nous l’avons enterrée le jour de la Saint Sylvestre. Madeleine ne s’était jamais mariée et n’avaient d’autre descendance que nous, ses neveux et nièces. C’est à dire ma sœur aînée, mon petit frère, ma cousine et moi. Dernière survivante de la fratrie dont elle était l’aînée, elle a mené une vie discrète et apparemment sans histoire, s’occupant jusqu’à la fin de mes grands-parents. Ce fut une vie bien réglée comme les obsèques qu’elle avait organisées dans ses moindres détails. Sa fin un jour de Noël réclamait cependant l’attention que peut-être malgré nous, nous lui avions insuffisamment accordée, mais qu’elle nous avait, elle, portée sans relâche, ne ratant aucune occasion ni aucun anniversaire pour nous témoigner son affection. Ancienne gestionnaire d’un grand lycée de Limoges, elle avait pris soin par testament de répartir ses biens et son épargne de sage fourmi équitablement entre nous.
Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, 2015 (extrait)
Cela fait maintenant sept ans et sept mois
que la Crâneuse
écrit çà et là
en cet espace
Mais il arrive qu’au fil de son écriture
elle délaisse l’Os séant
pour remonter aux sources
Tant de pages laissées vierges à jamais, qui m’incitent à écrire à mon tour. Malgré le désir que m’inspire ce cahier ce n’est pas sur ce support que je tracerai mes lignes. L’utiliser serait commettre un sacrilège, car il ne m’appartient pas, il est la transmission de mémoire telle que ma grand-mère l’a voulu. Mais j’écrirai et je n’aurai d’autres choix que d’écrire par fragments épars comme le fit ma grand-mère paternelle Jeanne.
Je commence à écrire le 19 juin, jour de l’anniversaire de mon père disparu en mars 99 mais je crois que j’ai pris cette décision au alentours du 13 mai date anniversaire de la naissance de ma grand-mère Jeanne, sa mère. Cette date, je l’ai trouvée sur le faire part de son décès paru à l’époque dans le quotidien local, petit carré de papier encadré de noir soigneusement découpé et collé par ma tante Madeleine à la suite du texte écrit par Jeanne. Ce texte n’est pas un journal, un journal, elle en tenait un et j’en parlerai plus loin, plutôt des bribes de souvenirs venus comme viennent les souvenirs et posés là sur le papier à la fin de sa vie probablement dans une volonté de transmettre.
Le cahier n’a rien de remarquable, les pages sont lignées, l’écriture est régulière, appliquée ; cette dernière s’interrompt à la mort de ma grand-mère laissant 224 pages vides. Juste en dessous des derniers mots de Jeanne quelques lignes tremblées tracées par mon grand-père Baptiste, il devait mourir six mois après. Et puis, comme deux stèles dressées faisant barrière à toute suite, ces deux faire-part découpés et collés côte à côte : deux dates de naissance, deux dates de mort, même épitaphe.
Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, 2015 (extrait)
Pendant que la Crâneuse écrit
La Rose est à l’ouvrage
et la Noire toute à la contemplation
Cela fait sept ans et sept mois
que l’ouvrage de la Crâneuse
est sur le métier
Ce fut une expérience étrange que celle d’ouvrir les tiroirs , les armoires, les boites, de toucher les objets, le linge de la personne en même temps proche et lointaine de ma tante qui sous des apparences lisses préservait si bien son intimité. Comme ma sœur me le fit remarquer, nous étions à la rencontre de cette femme dont nous ne savions presque rien et dont la personnalité se confondait pour nous avec la seule affection qu’elle avait à notre égard. Nous lui découvrîmes là peut-être une complexité et une opacité insoupçonnées à travers des correspondances, des photos qui garderaient à jamais leurs secrets.
Madeleine aimait tricoter, coudre, broder ; j’ai récupéré ses aiguilles, son fil, ses ciseaux, ses dés à coudre ; je garde précieusement un petit étui rouge qui, j’imagine, ne quittait pas son sac à main, tel le baluchon d’une petite poule rousse d’un livre de mon enfance, prête à toutes les reprises, prétextes à l’amitié.
J’ai accroché sur mon mur parisien un beau tableau patiemment réalisé au point de croix ; je ne passe jamais devant sans y jeter un regard. Car un ouvrage m’attend, celui qui était tout préparé dans un tiroir, le prochain à faire sûrement, comme un défi à mes petites compétences de brodeuse débutante. Je le finirai et l’accrocherai aussi ; peut-être y laisserai-je une discrète marque du crâne…
Juliette Charpentier, Le Cahier de Jeanne, 2015 (extrait)
Aujourd’hui Gertrude et Gertrude Noire
font exception au Crâne
mais restent exceptionnelles