Os in-textricable.

Neuf ans et neuf mois de toile et d’écriture: Gertrude est toujours aussi

IN-TEXTRICABLE

JC, septembre 2017, L’Os in-textricable, papier imprimé découpé et collé selon la technique (ou presque) des paperolles, cadre, 24 x 33 cm.

Cette pièce a été réalisée avec une patience d’illettrée à partir de l’impression sur papier du texte initialement écrit à l’occasion du 9 avril 2014 (cliquez ici) et retranscrit ci-dessous:

La répétition du même motif n’est pas quelque chose de nouveau dans ma pratique.

Enfant, je dessinais des « usines à poulets », des enchainements sans fin de machines, d’engrenages, de tapis roulants, de rouages autour desquels s’activaient sans relâche des volatiles à crêtes hérissés et aux pattes grêles.

Je me souviens très bien du plaisir que j’éprouvais à détailler cette activité et à remplir la surface du papier de toutes les possibilités articulatoires que m’offrait ce système jusqu’à celle de continuer sur une autre feuille. Je ne pense pas m’être ennuyée une seule fois à dessiner ces combinaisons répétitives et il me semble avoir poursuivi cette marotte un certain nombre d’années.

À l’âge adulte, alors que je commençais à avoir une pratique de peintre à l’École des Beaux-arts, j’ai très vite retrouvé cette jubilation de la répétition.

Il est une période antérieure aux épisodes abordées précédemment dans ce blog où je pris véritablement conscience du pouvoir de renouvellement de la répétition, ainsi que de sa capacité à provoquer le surgissement de phénomènes nouveaux.

Je mélangeais alors autoportraits et motifs décoratifs (parfois « empruntés » à ceux si beaux d’Henri Matisse). Je travaillais avec des pigments mélangés à de la paraffine que je faisais chauffer, et que je devais appliquer immédiatement sur le support avant qu’elle ne fige.

Très vite, je me désintéressai de l’aspect « autoportrait » pour ne plus peindre ainsi que des motifs décoratifs. L’intérêt de cette peinture abstraite, répétitive en all-over, associée au procédé de la cire, était qu’elle révélait brutalement la surface du support avec une grande matérialité en s’affirmant autant en fond qu’en forme ; ces derniers se retrouvant à égalité dans la « lecture » du motif sans aucune hiérarchie.

Ce fut pour moi une vraie révélation de peintre, car entre ce fond et cette forme juxtaposés sur le même plan, surgissait un nouvel espace, un interstice de jonction qui respirait au gré de mon geste répété mais chaque fois renouvelé ; une sorte de fontanelle mouvante en promesse de devenir dont la sensation (que j’attribue, peut-être à tort à tout phénomène de picturalité) ne m’a plus jamais quittée et m’a convaincue à jamais qu’il était inutile « d’inventer » de nouvelles formes pour renouveler la peinture ; que cette dernière s’alimentait d’elle-même des infimes et infinis décalages que la picturalité était susceptible de générer.

Ce constat peut paraître évident, voire banal, mais je sais qu’il faut non seulement en faire l’expérience mais aussi avoir ce « déclic » de la vision pour le prendre à son compte.

On pourrait penser que l’activité Gertrude échappe à cette voie de peinture dans laquelle je prétends m’être engagée depuis plus de trente ans.

J’ai pu le croire aussi quand, exhumant Gertrude de l’oubli, j’eus l’ambition de lui « inventer » ou lui « redécouvrir » une histoire, un passé, une mémoire. Mon activité aurait pu ainsi basculer du côté de l’imagerie d’une fiction, peut-être en a-t-elle parfois titillé les limites.

Mais Gertrude au fil des années s’est révélée un motif puissant, bien plus puissant que son « histoire ». Gertrude, malgré mes résolutions, mise en avant comme sujet, est restée objet. Elle a même renforcé sa qualité d’objet en me désignant, moi, comme sujet.

Certes, la pratique concrète de la peinture est particulièrement mise à distance dans cette aventure, mais contre toute attente, je reste plus que jamais le peintre, le peintre de Gertrude, le seul autoproclamé dont Gertrude est la motivation, le motif/modèle, le motif répétitif.

Malgré une assez grande variété de mises en œuvre, le motif Gertrude, de point de vue littéral, se limite à quelques représentations de face et de profil, dessins, peintures, modifications infographiques dont les modèles ne sont, ni plus ni moins, que les quelques photographies de départ que j’ai réalisées du crâne de Gertrude.

L’utilisation de ces représentations dans des réalisations plus ou moins farfelues, au gré des mes envies, des rencontres, des circonstances ont fait de Gertrude une image, qui bien sûr, lui reste propre, étant toujours celle de sa « physionomie » unique, mais qui se vide peu à peu de sens en flirtant avec celle stéréotypée et très à la mode de la tête de mort.

On peut ainsi autant se questionner sur les capacités « décoratives » de Gertrude dans la composition d’objets/bricolages qui, souvent, n’ont plus grand chose à voir avec une « mémoire gertrudienne » que sur celles à « jouer » à l’infini les « vanités » en tant que « reste humain » et à déranger ainsi les petits arrangements d’une plasticienne dilettante qui n’a ni le temps ni le courage de combattre en peinture.

Gertrude, ainsi, se répète sans en avoir l’air, n’abordant de front ni la mort, ni elle-même, ni moi, effleurant la surface des choses en restant chose. Quant à moi, je procrastine une peinture à laquelle je consacrerai tout mon temps quand je l’aurai et quand il sera temps et pas trop tard, et où, enfin, je ferai surgir entre Gertrude et le fond qu’elle trimballe la vérité de sa vraie nature.

Juliette Charpentier, Paris, le 9 avril 2014

Gertrude: Neuf ans d’état géré… Ma résolution.

Neuf ans et l’Étagère à l’état géré est état j’erre.

Le Range ment sur l’état que je gère et l’étagère tend à l’ingérable.

D’engranger, l’étagère en est étrangère.

Étrange étagère à l’état engrangé que mon pastel sèche dans le noir.

Cela fait neuf ans que Gertrude engrange sans ranger, mais que devient j’erre Trude ?

Ma Résolution : Ranger à Neuf.

 

 

 

 

 

 

 

 

Neuf étagères au pastel sur carnet noir, 30 x 44 cm. (Cliquez sur les images pour les voir plus grandes)

Gertrude compte.

Il était une fois


la Princesse
 
Gertrude

Les Talismans ont été offerts à la Princesse Gertrude par une Fée.

Il était une fois une princesse qui s’appelait Gertrude.

Enfin, ce n’était pas tout à fait une princesse, tout juste peut-être les restes d’une princesse. Car Gertrude était un crâne, et, qui plus est, un crâne sans corps. Une princesse, en général, possède un corps parfait, un joli visage, de longs cheveux fins et blonds comme de l’or, un teint de lys où circule le délicat incarnat de la vie, une bouche douce comme le corail ; elle est vêtue de robes magnifiques ornées des pierres précieuses et de dentelles fines. De plus, une princesse ne meurt jamais. Mais Gertrude ignorait tout de sa vie passée et se plaisait à imaginer qu’elle était princesse, que ses parents étaient roi et reine et l’avaient désirée comme le trésor le plus précieux. N’allez pas croire pour autant que Gertrude était royaliste, elle rêvait juste à une famille comme dans les contes de fées. Gertrude n’avait plus aucun souvenir au fond de sa boîte vide, pas la moindre petite photo épinglée sur la paroi de son os, pas le moindre bibelot poussiéreux à la surface de son occiput ; elle n’avait donc pas besoin de s’encombrer d’une mémoire banale, elle était libre d’inventer l’histoire qui lui convenait, son histoire.

Il était une fois une princesse qui se nommait Gertrude.

Il se pouvait tout à fait que la princesse ne se nommât pas Gertrude et que ses parents eussent choisi un autre prénom plus joli, surtout s’ils l’avaient désirée, ce dont Gertrude n’était pas tout à fait sure… Mais Gertrude n’allait pas perdre tout le temps qui lui restait et qui était indéterminé, pour se perdre en conjectures sur un détail qui ne changeait rien à sa présence ; car le plus important était qu’elle fut là, pour inventer cette histoire. Ce qui était sûr, par contre, c’est que quelque chose s’était produit dans sa vie, sinon elle ne serait pas là à se rappeler ce dont elle ne se souvenait pas. Elle caressait même l’idée que le surnaturel eût pu se pencher sur son berceau de bébé ; hormis la certitude, somme toute rassurante, que sa structure osseuse était obligatoirement passée par ce tendre état, Gertrude avait la conviction que son destin s’était infléchi à ce moment crucial et qu’une certaine fatalité expliquait l’apparition de l’accident dans son parcours de femme. Aussi, pouvait-elle des causes supposer tous les possibles, mais de l’effet n’en faire que le constat. Car il fallait bien admettre, qu’à l’instar d’une princesse, la situation de Gertrude était hors du commun. Le crâne Gertrude avait perdu la totalité du reste de son corps, son identité, la date de sa naissance, celle de sa mort, enfin tout ce qui accompagne le commun des défunts dans sa dernière demeure et qui permet de rassembler la compassion de ses proches. Il lui fallait également considérer que cet état était la conséquence directe d’un choix de son vivant, plutôt le choix d’une femme vivante, projetant sa mort ou se projetant dans la mort. Celui, conscient, d’offrir la dépouille inerte et amorphe de ce que sera son corps à présent vivant, non pas à la dévotion funéraire et à son fantasme de mémoire, mais à la réification de la Science.

Il était une fois la Princesse Gertrude.

Même si la destinée d’une Princesse semble tracée et écrite d’avance et semble découler des cheminements les plus merveilleux, elle n’en reste pas moins complètement assujettie à l’imprévu. La princesse que fut Gertrude avait choisi de soustraire ses futurs restes à la nébuleuse incertaine d’une émotion cultuelle autour d’une sépulture que peut-être nul n’arroserait de larmes. Elle avait préféré livrer sa substance charnelle et osseuse aux éprouvettes et aux bocaux, à l’œil analytique du microscope, au cadre de la définition scientifique. Gertrude, là aussi, était impuissante à affirmer quel événement pouvait amener à une telle décision, quelle était la part de désespoir, d’idéalisme, de pragmatisme, de provocation, de romantisme ou de  je ne sais quoi encore qui pouvait entrer dans cette démarche. Mais elle en arrivait quand même à la conclusion que ce choix ante mortem, et, qui plus est, ce choix de la Science, relevait d’un désir de maîtrise sur un devenir inéluctable qui nous voue tous à l’informe. Force lui était aussi de constater que cette maîtrise n’était qu’illusion de vivant sur ce qui essentiellement nous échappe ; car il n’y a pas grande différence pour un mort à passer de la taxinomie des stèles des cimetières à celle de l’étiquetage des bocaux. La différence n’existe que pour les vivants dont le corps des morts et leur prochain corps mort seront supports de leur mémoire de vivants. La Princesse Gertrude, à l’évidence, a fait le choix de l’anéantissement de ce corps en tant que support, l’offrant au  démembrement du scalpel, à une certaine obscénité de la découpe qui lui ferait perdre toute humanité, toute possibilité de retour sur son identité.

Il était une fois une Princesse : Gertrude.

Or les choix d’une Princesse amènent toujours à l’infime improbable de la rencontre ; ainsi une princesse, guidée par la fatalité, ira se piquer le doigt au seul fuseau existant dans le royaume et s’endormira, non pas pour l’éternité comme l’aura prédit la méchante sorcière mais pour cent ans, car une gentille fée cachée derrière le rideau pourra défaire en partie le maléfice. La Princesse Gertrude malgré la décision radicale de s’offrir le néant en guise d’éternité n’avait pas prévu de « rencontrer » après sa mort la seule « fileuse » de la salle de dissection, celle qui ignorait tout des édits de la Science, et qui faisait fi du pragmatisme usité en ces lieux.. Et c’est ainsi qu’elle quitta les voies exactes de l’anatomie pour pénétrer dans les souterrains obscurs des connivences non avouées de la Science et de l’Art. C’est ainsi qu’elle se retrouva, probablement en totale contradiction avec ses desseins, non pas à dormir paisiblement dans le Temple imposant et rempli de clarté de la Science, mais l’os en éveil, dans une obscure étagère poussiéreuse peuplée des bricolages les plus invraisemblables et des idées les plus louches. C’est ainsi qu’elle fut placée non pas sous la froideur de la pensée analytique mais au centre d’un maelström émotionnel et affectif. C’est ainsi qu’au lieu d’être soumise aux seuls calculs de ses mensurations objectives, elle se retrouva dans les décomptes subjectifs des désordres d’une mémoire fantasmée, dans la reconstruction d’un temps non prévu, dans l’attente d’une forme d’événement qui situerait un avant et un après dont, de son vivant, elle avait voulu faire table rase.

La Princesse Gertrude attendait, comme les princesses attendent le Prince Charmant, l’accomplissement de la promesse de délivrance qu’elle avait oublié de se faire.

 

 

JC, mine de plomb.

Gertrude compte en ligne
depuis vingt et un mois

La Princesse Gertrude
reçoit aussi sur
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et sur
gertrudenoire

Neuf de Juillet en Boîte.

De cette Boîte crânienne
un(e) seul(e) d’entre vous
sait le contenu
Les autres l’ouvriront



Pour vous remercier,

non pas de vos compétences à résoudre les petites énigmes de Gertrude,
mais de votre assiduité et de la bonne volonté dont vous avez fait preuve dans cette mise en boîte,
Gertrude entrouvre le couvercle
À vos risques et périls!

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Grand est le pouvoir de l’heure favorable

Hölderlin

Avertissement à l’usage des navigateurs occasionnels du Blog de Gertrude :

J’ai réalisé cette vidéo à partir de clichés transmis fortuitement par Internet par une blogueuse dont le pseudo est Hécate (lefildarchal.over-blog.fr).
Clichés que j’ai organisé en diaporama, rajoutant musique, textes et transitions. Cette vidéo n’a pour seul but que de s’inscrire dans la logique de ma démarche dans le travail sur Gertrude qui se nourrit de tous les évènements qu’il suscite et qui entrent en interaction avec lui ; que ces derniers soient commentaires, réactions affectives ou de rejet, discussions et articles l’évoquant sur d’autres sites.
En visionnant cette vidéo, vous découvrirez non seulement les clichés qu’Hécate m’a sympathiquement transmis sans autre dessein que celui de (me) les montrer, mais surtout vous participerez à mon travail, quoique vous en pensiez.
Car, il va sans dire que le lien avec cet article que signale Hécate dans d’autres sites qui me sont inconnus, et en conséquence, cet addendum qu’il justifie, font également partie de la construction Gertrude.
Les rencontres sont ainsi faites: rien n’était prévu, ni cet article, ni votre visite, mais rien ne sera laissé au hasard.

Juliette Charpentier