L’école et moi: L’exception au Capitaine n°10.

 

3980831Une petite photo (que je ne connaissais pas) trouvée par hasard  sur un site Internet. Il est mentionné qu’il s’agit de la 5ème1 au Lycée Jules Ferry à Tananarive. Je suis la deuxième en bas en partant de la droite. La première en bas en partant de la droite est Chantal*. La grande blonde* au milieu en haut est celle qui se moquait et avec qui je me suis battue.

L’école et moi.

Entre l’école et moi c’est une affaire compliquée, et ce depuis toujours. Dès les premiers jours le divorce fut consommé ; elle s’appelait Miss Vilain, c’était à Khartoum ; et cette première et seule maitresse, au nom malencontreusement signifiant, changea mon destin. Je restai exactement une semaine à l’école maternelle ; une semaine à hurler en continu. Je ne sais qui, de Miss Vilain ou mes parents, décidèrent qu’il y avait entre l’école et moi, un problème trop difficile à gérer dans l’immédiat.

Je fus ainsi confiée à une nounou dont j’ai oublié le nom mais qui m’a laissé le souvenir d’une grande silhouette drapée de noir. Puis à Madagascar, il y a eu Delphine, puis d’autres après. Delphine m’a particulièrement marquée. Je l’adorais et l’admirais. J’appris beaucoup auprès d’elle et je suis persuadée que c’est grâce à des personnes comme elle que j’ai acquis la curiosité qui me fait encore avancer. Je la suivais partout : au village quand elle allait converser en malgache avec ses copines, au marché quand elle allait négocier la viande ou les œufs  (elle exigeait, avant de les acheter, que ces derniers soient plongés dans l’eau, et s’ils flottaient, elle les refusait car ils étaient fécondés). Je m’intéressais aussi de très près à toutes ses activités, au repassage avec le fer à charbon qui nécessitait d’entretenir un foyer en continu, à l’entretien du poulailler, au cirage du parquet avec une noix de coco.

Alors que ma sœur ainée suivait une scolarité tout à fait normale à l’école primaire du village, je n’allais toujours pas à l’école.

Quand mes parents rentraient du collège, ils m’apprenaient à lire, écrire et compter. Mes parents étaient instituteurs et avaient passé une certification pour enseigner au collège ; ils se partageaient à deux l’enseignement dans un minuscule établissement de brousse dont ils furent les premiers professeurs. Mon père enseignait les mathématiques, les sciences, la physique chimie et la musique, ma mère le français, l’histoire-géographie, l’anglais et le dessin. Leurs élèves, dont le nombre ne dépassait pas la dizaine, tous niveaux confondus, étaient souvent à la maison : Tous ensemble, nous cueillions des fruits, goutions, ou faisions de la musique dans une ambiance familiale et chaleureuse.

J’étais la petite fille la plus heureuse du monde. J’apprenais à tracer mes lettres avec un immense plaisir et je me souviens encore des cahiers que je remplissais d’écritures en plein et en délié avec une plume trempée dans l’encre. Je conciliais, sans aucune difficulté, ces apprentissages scolaires avec ma vie à la maison, partagée entre le jeu et l’observation de toutes sortes de phénomènes, des activités de ma nounou à la vie des fourmis et des caméléons dans le jardin. J’adorais dessiner et bricoler ; le parcours de mes parents nous amena à vivre un an au bord de l’océan dans un village perdu au bout d’une piste impraticable et ravitaillé une fois par semaine par un petit avion. Je collectionnais les étiquettes en bois des colis de nourriture que recevaient mes parents, j’en faisais des petits bateaux qui voguaient sur la mer ; j’avais également appris à sculpter des pistolets dans les racines d’ilang-ilang.

Quand j’eus environ sept ans mes parents m’inscrivirent à l’école par correspondance, au CNTE. Je recevais chaque semaine du travail à faire que j’accomplissais avec enthousiasme avec ou sans l’aide de mes parents. Je progressais rapidement et à dix ans je pus passer l’examen d’entrée en sixième. J’en ai peu de souvenir sauf que, bien plus pour mes parents que pour moi-même, les choses sérieuses commençaient ; et qu’il n’était plus possible d’envisager de continuer ainsi cette vie d’enfant à la maison.

L’année de mes dix ans fut celle des grands bouleversements : la carrière de mes parents les amenait à se rapprocher de la capitale et nous n’étions plus qu’à soixante kilomètres de Tananarive. Ma sœur qui était pensionnaire en France pour ses études secondaires (elle le reprocha longtemps à mes parents mais ceci est une autre histoire) pouvait à présent revenir à Madagascar pour son entrée en troisième. Et moi je rentrai en sixième. Je me retrouvais donc avec ma sœur pensionnaire au Lycée Jules Ferry à Tananarive et pour la première fois véritablement à l’école. Un lycée de filles où nous étions en uniforme et devions obéir à un règlement strict. J’avais dix ans et l’année me sembla une éternité. Je pleurais tous les soirs. Je ne me lavais pas. Je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, à ce qu’on attendait de moi. J’ai l’image d’un cartable avec un entassement de cahiers tout cornés et froissés. Mes souvenirs de cette année sont en même temps confus et douloureux : une nourriture infecte, une mauvaise odeur qui trainait dans le dortoir, les moqueries de mes camarades.

J’étais débile, j’étais un cancre, j’étais sale, je ne faisais rien, je ne comprenais rien ; c’était l’image que je renvoyais à l’évidence aux autres et il me semble que j’avais, sans pouvoir vraiment y faire grand chose, une certaine conscience de cet état ahuri. J’étais même convaincue de mon peu de légitimité en ces lieux. Ainsi la professeur d’anglais dont la fille était dans la classe, assise au premier rang, elle s’appelait Mme Beck, m’avait placée au fond de la classe (je ne bougeais pas) et m’avait dispensée de tout exercice ou participation. J’étais abandonnée à ma passivité ; à la seule contemplation d’un monde qui me restait étranger. Les autres ne se rendaient compte de rien, ne soupçonnaient rien derrière cette façade, se contentaient d’en rire et de passer à autre chose. Moi, je regardais, j’avais de moins en moins envie d’agir, me persuadant de la normalité de la situation. Mes parents, eux, alertés par le lycée, s’inquiétèrent de cet état, obtinrent de nous sortir, ma sœur et moi, non seulement tous les week-end mais également les jeudis, ce qui représenta pour eux beaucoup d’aller-venus entre Mantasoa et Tananarive. Pourtant ils ne prirent jamais conscience de ce que je ressentais. J’étais heureuse de les voir mais n’étais pas réconfortée tant qu’il me fallait retourner au lycée.

Mais ce qu’ils ont pu percevoir de ma souffrance, il me semble que pour ma sœur ainée les choses se déroulaient mieux, les a probablement motivés à demander leur mutation pour Tananarive ; je passai en cinquième, sûrement grâce à eux et à leurs longues discussions avec mes professeurs. Et malgré mon nouveau statut d’externe et le fait que nous habitions à cent mètres du lycée, je restais tout aussi peu en phase avec ce qui s’y passait. J’étais de plus en plus perdue, de plus en plus à l’écart. Mes camarades m’avaient trouvé un surnom : « Lame Gillette » synthèse entre mon prénom Juliette et ma maigreur. Je redoublai ma cinquième. Je me retrouvai à « l’âge normal » avec d’autres camarades. Lors de cette deuxième cinquième je passai de la place de dernière de la classe à la place de première. Le professeur de mathématiques pensait que c’était mon père qui me faisait mes devoirs. Non, je venais juste de comprendre que la seule voie possible à l’école était l’adaptation. Je m’étais adaptée. J’étais toujours moquée mais un peu plus respectée ; je m’étais même battue au sang avec une grande blonde avec des grandes tresses*. C’est la dernière qui m’appelât « Lame Gillette ». J’avais même une amie, Chantal*. J’avais enfin ma place mais conservais une certaine distance avec l’école ; chaque jour, je n’avais qu’une hâte, c’était la quitter, retrouver ma chambre pour lire, dessiner ou bricoler. Le jour où, (j’étais en quatrième), un cyclone s’abattit sur la ville et où nous vîmes le toit du lycée s’envoler, un espoir fou m’envahit : celui de ne jamais y remettre les pieds ! L’année de quatrième fut marquée par la révolution culturelle malgache qui se solda dans le sang par l’instauration d’une dictature ; l’année scolaire se termina en catastrophe, nous dûmes repartir précipitamment en France après dix ans de bonheur dans ce merveilleux pays de Madagascar. J’en ressentis à quatorze ans un véritable déchirement.

Mes parents se retrouvèrent enseignants dans le collège d’une petite ville de Gironde ; je fus scolarisée dans le même établissement. Ce fut ma dernière année d’école. J’avais de très bons résultats mais me sentais à nouveau terriblement à part : en même temps fille de profs et étrangère à tous ces camarades qui se connaissaient depuis l’enfance. Cette période de quelques mois fut transitoire. Mes parents en deuil de Madagascar, redemandaient leur mutation, le plus loin possible disaient-ils. Nous nous retrouvâmes l’année suivante au Vanuatu ; à l’époque ce minuscule archipel se nommait les Nouvelles Hébrides. J’y passai le reste de mon adolescence et c’est avec un bonheur sans égal que je poursuivis mes études secondaires par correspondance. Mes parents n’insistèrent pas pour me mettre pensionnaire à Nouméa comme cela aurait pu se faire. En seconde, première et terminale, le travail par correspondance était considérable à l’image de ces énormes liasses de documents qui arrivaient par la poste chaque semaine. Tout devait se faire par écrit. Je m’y attelais avec enthousiasme et me restreignais à un emploi du temps rigoureux. À sept heures j’étais devant ma table, à midi je déjeunais et reprenais à treize heures trente ; je finissais tôt pour aller à la plage. Mes vacances calquées sur celles de la métropole étaient inversées par rapport à celles de mes parents qui enseignaient dans l’hémisphère sud : pendant leurs vacances, je travaillais pendant qu’ils se promenaient, trainais mes liasses dans les pays qu’ils visitaient. Par contre je passais mes grandes vacances dans un petit ilot chez les parents d’une amie, à pécher, chercher des coquillages, cultiver des melons et des tomates sous les cocotiers. Ces études par correspondance devaient impliquer un travail personnel bien plus important que celui d’un lycéen normal, mais j’appréciais la liberté et l’autonomie qu’elles m’offraient dans leur mise en œuvre ; une autonomie totale dans laquelle mes parents n’ont jamais interféré. J’appréciais également la relation épistolaire que je tissais avec mes professeurs. Le fait de n’avoir jamais vu la tête de mes professeurs, également le sentiment de faire partie d’une grande nébuleuse d’élèves étudiant par correspondance de par le monde me convenait pleinement.

Au bout de ces trois ans, je partis passer mon baccalauréat en France et j’y restai pour entamer des études de médecine. Je voulais devenir médecin sans frontières telles ces personnes qui affrontaient les pires conditions pour aller soigner des gens dans les endroits les plus reculés du monde, et pour lesquelles j’avais la plus grande admiration. Or la réalité de la faculté de médecine, la foule d’étudiants qui s’y pressaient, l’esprit de compétition, les mesquineries réservées aux premières années me firent vite changer d’avis. J’y restai un an et demi. Et au bout de six mois d’errance, je rentrai à l’École des Beaux Arts un peu sur un coup de tête, presque par hasard. Il faut dire que depuis mon enfance, du plus loin que je me souvienne, je n’avais cessé de dessiner, peindre et bricoler.

Dans cette école des Beaux Arts de province je me sentis tout de suite chez moi. Malgré des objectifs pédagogiques flous voire douteux, un tiraillement entre différentes « chapelles » d’enseignants et les conflits entre eux qu’il était difficile d’ignorer, des relations professeurs-élèves qui pouvaient devenir ambiguës, des psychodrames permanents, je trouvai en ces lieux tout ce à quoi j’avais aspiré, la liberté et la possibilité d’une expression personnelle. C’était comme la conséquence logique de mon parcours compliqué à l’école. J’y passais six années mouvementées et passionnantes, dont il fallut ensuite faire le deuil, une fois mon diplôme passé.

Je pensais en avoir fini avec l’école. Mais quelques années plus tard je la redécouvris à travers mes enfants. Judith adora l’école d’emblée et le même plaisir d’y aller et d’y être l’accompagna de la maternelle au lycée ; elle s’épanouissait dans ce milieu collectif; toujours curieuse d’apprendre de nouvelles choses, elle était une élève brillante et extrêmement exigeante envers ses résultats qu’elle n’envisageait même pas moyens. Emma, par contre, n’eut pas le même intérêt pour l’école. J’étais déchirée chaque matin d’amener quasiment de force cette petite fille en pleurs, désespérée à l’idée de se rendre à l’école. Je reconnaissais là ma propre panique d’enfant et en avait l’estomac noué. La souffrance d’Emma me poursuivait toute la journée et je dus me faire violence pour ne pas céder à l’envie de la retirer de l’école comme mes parents l’avaient fait pour moi. Malgré le peu d’écoute et de compréhension rencontrés chez ses institutrices, je m’obstinai à penser que l’école serait bénéfique à mon enfant et lui apporterait ce qui avait manqué dans mon apprentissage de la vie ; en particulier ce que mon compagnon désigne avec humour ma case manquante d’expérience de cour d’école. Je réussis mon pari car Emma s’adapta peu à peu à l’école et y fit preuve à son tour de véritables facilités d’apprentissage ; mais elle garda une distance, voire une suspicion envers l’école et ses acteurs, réussissant dans ses études mais n’entrant pas dans une complète adhésion avec elle. Je crois avoir transmis à mes enfants une certaine défiance du système éducatif et de ses limites, la faculté de détecter et de mettre en débat son pouvoir de formatage tout en tirant profit de ses richesses.

Je descends d’une lignée d’enseignants : mes grands parents paternels étaient instituteurs, ma grand-mère maternelle, mon père, ma mère également, une grande partie de mes oncles et tantes étaient dans l’enseignement. Ma sœur ainée et mon petit frère sont aussi professeurs. J’ai toujours eu un immense respect pour le métier d’enseignant qui tient plus de l’engagement que du simple emploi. Je pense être riche de ses valeurs et de sa culture transmise par mes ascendants. Mais j’étais surement la seule dans la famille à avoir juré de ne jamais exercer ce métier. Et pourtant c’est bien ce que je fis un jour ; nécessité oblige d’une vie à quatre qui roulait péniblement sur le seul salaire sporadique de l’un et les ventes encore plus improbables des productions picturales de l’autre. Mettant dans la balance ce qui étaient de mes compétences et de mes diplômes, je décidai que la meilleure manière de les utiliser était de passer les concours de l’Éducation Nationale pour devenir professeur d’Arts Plastiques. C’est avec un enthousiasme insoupçonné que je me remis sur le tard à étudier et contre toute attente et au delà de tous mes espoirs je réussis les deux, CAPES et agrégation, sans pour autant être passée par l’université. Je mets une part de cette réussite sur le compte de mon parcours atypique qui me donnait un profil un peu différent et surement moins « formaté » que la plupart des candidats engagés dans la préparation aux concours.

C’est ainsi que je retournai dans la cour d’école, mais cette fois par la grande porte ; une cour d’école dont le son va toujours chercher chez moi, fugitivement, je ne sais quelle angoisse tapie dans ma mémoire.

De mon métier actuel, je ne dirai rien ici, si ce n’est qu’il faut l’exercer avec humilité, bienveillance et écoute et qu’il ne faut jamais perdre de vue les dérives possibles du pouvoir qui nous est conféré face aux élèves.

Je sais également que si je n’avais pas plaisir à exercer ce métier, je l’aurais abandonné depuis longtemps.

Serait-il ma revanche sur l’école ?

Juliette Charpentier, Paris, 9 avril 2017

Le motif Gertrude: L’exception au Capitaine n°7

 

 

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JC, Pinceau gertrudisé, motifs tamponnés à l’acrylique sur papier de soie, pinceau usagé.

 

 

La répétition du même motif n’est pas quelque chose de nouveau dans ma pratique.


Enfant, je dessinais des « usines à poulets », des enchainements sans fin de machines, d’engrenages, de tapis roulants, de rouages autour desquels s’activaient sans relâche des volatiles  à crêtes hérissés et aux pattes grêles.

Je me souviens très bien du plaisir que j’éprouvais à détailler cette activité et à remplir la surface du papier de toutes les possibilités articulatoires que m’offrait le système jusqu’à celle de continuer sur une autre feuille. Je ne pense pas m’être ennuyée une seule fois à en dessiner les combinaisons répétitives et il me semble avoir poursuivi cette marotte un certain nombre d’années.


À l’âge adulte, alors que je commençais à acquérir une pratique de peintre à l’École des Beaux-arts, j’ai très vite retrouvé cette jubilation de la répétition.


Il est une période antérieure aux épisodes abordés précédemment dans ce blog (cliquez ici, ici et ), où je pris véritablement conscience du pouvoir de renouvellement de la répétition, ainsi que de sa capacité à provoquer le surgissement de phénomènes nouveaux.

Je mélangeais alors autoportraits et motifs décoratifs (parfois « empruntés » à ceux si beaux d’Henri Matisse). Je travaillais avec des pigments mélangés à de la paraffine que je faisais chauffer, et que je devais appliquer immédiatement sur le support avant qu’elle ne fige.


Très vite, je me désintéressai de l’aspect « autoportrait » pour ne plus peindre ainsi que des motifs décoratifs. L’intérêt de cette peinture abstraite, répétitive en all-over, associée au procédé de la cire, était qu’elle révélait brutalement la surface du support avec une grande matérialité en s’affirmant autant en fond qu’en forme ; ces derniers se retrouvant à égalité dans la « lecture » du motif sans aucune hiérarchie.


Ce fut pour moi une vraie révélation de peintre, car entre ce fond et cette forme juxtaposés sur le même plan, surgissait un nouvel espace, un interstice de jonction qui respirait au gré de mon geste répété mais chaque fois renouvelé ; une sorte de fontanelle mouvante en promesse de devenir dont la sensation (que j’attribue, peut-être à tort à tout phénomène de picturalité) ne m’a plus jamais quittée et m’a convaincue à jamais qu’il était inutile « d’inventer » de nouvelles formes pour renouveler la peinture ; que cette dernière s’alimentait d’elle-même des infimes et infinis décalages que la picturalité était susceptible de générer.


Le constat peut paraître évident, voire banal, mais je sais qu’il faut non seulement en faire l’expérience mais aussi avoir ce « déclic » de la vision pour le prendre à son compte.

 

On pourrait penser que l’activité Gertrude échappe à cette voie de peinture dans laquelle je prétends m’être engagée depuis plus de trente ans.

J’ai pu le croire aussi quand, exhumant Gertrude de l’oubli il y a sept-huit ans, j’eus l’ambition de lui « inventer » ou lui « redécouvrir » une histoire, un passé, une mémoire. Mon activité aurait pu ainsi basculer du côté de l’imagerie d’une fiction, peut-être en a-t-elle parfois titillé les limites.


Mais Gertrude au fil des années s’est révélée un motif puissant, bien plus puissant que son « histoire ». Gertrude, malgré mes résolutions, mise en avant comme sujet, est restée objet. Elle a même renforcé sa qualité d’objet en me désignant, moi, comme sujet.


Certes, la pratique concrète de la peinture est particulièrement mise à distance dans cette aventure, mais contre toute attente, je reste plus que jamais le peintre, le peintre de Gertrude, le seul autoproclamé dont Gertrude est la motivation, le motif/modèle, le motif répétitif.


Malgré une assez grande variété de mises en œuvre, le motif Gertrude, de point de vue littéral, se limite à quelques représentations de face et de profil, dessins, peintures, modifications infographiques dont les modèles ne sont, ni plus ni moins, que les quelques photographies de départ que j’ai réalisées du crâne de Gertrude.

L’utilisation de ces représentations dans des réalisations plus ou moins farfelues, au gré des mes envies, des rencontres, des circonstances ont fait de Gertrude une image, qui bien sûr, lui reste propre, étant toujours celle de sa « physionomie » unique, mais qui se vide peu à peu de sens en flirtant avec celle stéréotypée et très à la mode de la tête de mort.


On peut ainsi autant se questionner sur les capacités « décoratives » de Gertrude dans la composition d’objets/bricolages qui, souvent, n’ont plus grand chose à voir avec une « mémoire gertrudienne » que sur celles à « jouer » à l’infini les « vanités » en tant que « reste humain » et à déranger ainsi les petits arrangements d’une plasticienne dilettante qui n’a ni le temps ni le courage de combattre en peinture.


Gertrude, ainsi, se répète sans en avoir l’air, n’abordant de front ni la mort, ni elle-même, ni moi, effleurant la surface des choses en restant chose. Quant à moi, je procrastine une peinture à laquelle je consacrerai tout mon temps quand je l’aurai et quand il sera temps et pas trop tard, et où, enfin, je ferai surgir entre Gertrude et le fond qu’elle trimballe la vérité de sa vraie nature.


Juliette Charpentier, Paris, le 9 avril 2014

 

 

3-copie-1.jpgJC, 1983, autoportrait et motifs décoratifs, pigments et parafine sur contreplaqué

 


Neuf d’Avril en Onze: L’Exception au Capitaine n°4

 

Le Destin des Perles

est bien d’être enfilées

 

photos-gertrude2 1494JC, 2011, Le collier du Capitaine, argile, fil élastique, dimension variable.

 

 

Il y a quelques années, je parcourai plus de cinq cents kilomètres pour retrouver Gertrude, avec la faim au ventre de revoir ce crâne faussement oublié dans une caisse au fond d’une cave.

 

Gertrude m’attendait, l’os intact, dans toute la splendeur de ses certitudes, sereine, insolente de son obligatoire résurrection.

 

Pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ?

 

Toujours est-il que j’allai chercher Gertrude et l’exposai en pleine lumière.

 

Je venais de passer plusieurs années à travailler un objet absent, une vacuité que je berçais dans mon inconscient : des peintures et des modelages, Bibelots et Perles, Creux et Néant pointés à l’extrémité de mon pinceau ou de mes doigts.

Je me confrontais à cet informe sans avenir ni passé, m’acharnant à donner chair à ce Rien patatoïde.

 

Les Bibelots furent des heures de glacis sur le miroir de la toile, jouant le fragile équilibre d’une illusion d’épaisseur. Le Bibelot était un ventre que je caressais au pinceau, une incarnation huileuse, incrustée dans une matière sans queue ni tête, intérieure et extérieure tout à la fois, dans le fantasme total d’un dedans palpitant et écoeurant.

La vibration pulsatile rencontrait sa lente agonie à la jonction d’un fond et d’une forme qui, de leurs enlacements ambigus, se nourrissaient indéfiniment jusqu’à l’indétermination.

La répétition de mon geste pictural rendait l’exercice organique, le lavant, glacis après glacis, de toute pensée ou interprétation, endormant peu à peu mon œil. La peinture se déroulait comme un flux autonome à mon regard, irriguée et colorée par le sang de mes paupières baissées.

 

De la même manière les Perles naissaient au creux de mes mains aveugles. Mes doigts façonnaient l’argile, laissant leurs empreintes dans la matière, perpétuant ma chair dans cette mollesse, dans une inconscience bientôt figée.

Les Perles ne prenaient sens que dans le non-sens du trou dont je les transperçais, béance passive et inutile de l’ennui d’une petite fille lovée dans mon oubli.

La seule variable était le fil qui les traversait. Je pouvais arrêter sa dimension et décider de son élasticité. Le fil était maître de la Perle : il la perforait, la violentant de sa pénétration. Il l’entraînait dans ses cheminements, la soumettait à ses méandres, la bloquait entre ses nœuds.

Il lui signifiait ainsi que son seul destin était d’être enfilée dans le vide sidéral du temps égrené.

 

J’accumulais les Perles comme autant de gestes inutiles ; et à mesure que je multipliais ces objets dérisoires, et que je scellais leur sort autour d’un fil, j’en formais des amas inextricables que j’entreposais dans des boites, comme les entrailles que nous voulons bien ignorer, dont nous ne voulons surtout pas élucider les emmêlements vitaux .

 

Une variante des Perles consistait en boulettes de tissus que je réalisais d’un geste preste de retournement de boyau, opération savamment et longuement étudiée ; ces structures légères et feuilletées, douces et molletonnées, contenaient dans leurs épaisseurs certaines caractéristiques des perles au point de retrouver dans l’effilochage de leurs trames la continuité d’un fil tissé lien à lien. Leur moelleux transitionnel se situait entre la vibration du Bibelot peint et les effets accumulatifs des Perles. Je les nommais Mignonnettes, terme sans bord tranché, aux vagues résonances sexuelles où le « cul-cul » dispute au cul le terrain du scatologique.

 

Les Mignonnettes n’avaient d’intérêt que celui de révéler un geste qui était plus de la tripe que de l’entendement : enroulement aponévrotique que soulignaient parfois les motifs du tissu, extraction triturée et tubulaire d’un corps de peinture. Au bord de ma conscience, elles étaient manifestations de mon organisme machinal enfermé dans les cycles de ses rouages.

 

 

Gertrude, longtemps enfouie dans le noyau de ce processus, nichée muette au cœur de ma mémoire picturale, œil de mon cyclone, reparut, exhumée, lumineuse, si évidente.

 

 

Je pus croire que, par son retour impérieux, elle donnerait physionomie à la surface du vide, tiendrait tête à ce corps paradoxal…

 

Qu’elle serait finalité à l’absurde de la chair.

 

9__bibelot_huile_papier_30x40cm.jpg18__bibelot_huile_toile_30x40cm.jpg42__sans_titre_acrylique_et_vernis_papier_50x65_cm.jpg

JC, 1992-2002, Bibelots, Huile sur toile, 30 x 40 cm et 45 x 62 cm

 

toile 10x15cmJC, 1998, Série de Bibelots, Huile sur toile, 10 x 15 cm

 

perles-argile---fil-elastique.JPGperles-argile---fil-elastique-copie-1.JPGperles-argile---fil-elastique-copie-2.JPG

JC, 1998, Perles, argile, fil élastiques, dimensions variables.

 

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JC, 1998, Bibelot et Mignonnettes, installation , Huile sur toile, toile enroulée, dimensions variables.


 

mignonet1.2_detail.jpg21__mignonettes_tissus_enroules.jpgJC, 1998 et 2002, Mignonnettes (détails) , toile et tissus divers enroulés, dimensions variables.


 

La ROSE

joue les concierges

et la NOIRE

prend corps

 

Gertrude ou le complexe de la tignasse

 

Gertrude serait-elle la tête à

coiffer d’un Capitaine en pleine

crise existentielle?

 

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      Le Capitaine se réveille ce matin en pleine crise d’angoisse : une question cruciale et crucifiante lui taraude le foie, lui fait brusquement monter une boule dans le gosier, lui vide la tête, lui dessèche la peau, lui liquéfie le bulbe, lui tourne les sangs, lui craquelle les os. Il lui semble même que cette question est « La » question, la seule, l’unique question autour de laquelle elle tourne depuis près de deux ans et demi, semant dans les espaces improbables d’Internet son impuissance à y répondre, promenant son désespoir en de vaines et interminables conversations avec des inconnus, causant des dommages collatéraux chez ses lecteurs.

     

      Cette question pourrait se résumer à :

      « Mais, enfin, qu’a-t-elle de plus que Gertrude ? »

     

      Avec, bien sûr, en filigrane, l’idée qu’en fin de compte, elle n’a rien, mais alors rien de plus que Gertrude, elle, le Capitaine, elle qui croie mener la barque, qui se pense maîtresse des lieux et de sa destinée, certaine de tenir ferme le cap de ses intentions. Le Capitaine n’est-elle pas l’être, et le crâne la chose ? Le Capitaine n’est-elle pas douée de pensée face à cette boîte vide d’où toute substance s’est échappée à jamais ? Et pourtant, objectivement, qu’a-t-elle de plus que ce vieux machin poussiéreux et ricanant dont la mâchoire édentée la nargue quotidiennement du haut de son étagère ? Et plus encore, depuis que ce reste est en ligne sur Internet et se prend pour l’Os élu, se fantasmant un croupion de vie sociale.

     

      Non, ne commençons pas à évoquer la vie sociale de Gertrude devant le Capitaine, ce serait un terrain glissant…Ce serait même finir de l’accabler, car à ce stade, elle n’est pas loin de penser que Gertrude la surpasse en ce domaine, et que dans cette entreprise, elle la manipule, voire l’instrumentalise. En effet, ce jeu de superposition auquel le Capitaine s’adonne depuis le début de l’aventure ne se serait-il pas inversé de façon irrémédiable ? Le Capitaine a bien peur que le masque se soit substitué à son propre visage, que Gertrude, peu à peu, se soit glissée dans sa peau, que Gertrude se soit emparée subrepticement de la barre du rafiot, et qu’elle-même ne soit plus qu’un Capitaine d’Os Douce ou d’Os Perette (aux peaux à laid).

 

      Et si c’était Gertrude qui finalement la menait en bateau ?

 

      Aussi, il est urgent pour le Capitaine de se singulariser, de trouver enfin ce qui la distingue définitivement de Gertrude, ce qui l’éloigne de cette maudite tête de mort ; ce qui fera qu’il n’y aura plus aucune confusion possible, le détail qui fera peut-être, bien qu’à présent, cela soit un peu tard, qu’elle soit aimée pour elle-même et non en tant que substitut ou interface de Gertrude. Le Capitaine ne demande pas grand-chose, juste un petit rien, une différence « inframince » comme dirait Marcel, l’infime qui la rendra moins crâne.

 

      Alors, le Capitaine se met à chercher. À chercher partout. À ouvrir les armoires, à sortir les cadavres des placards, à éplucher les archives, à peler la molesquine de ses carnets, à fouiller dans les poubelles ; elle descend même avec une échelle de corde, et sans filet, au fond des puits virtuels de Gertrude, gratte la boue des histoires trépassées, affrontent les vieux démons.

 

Mais rien… Elle ne trouve rien.

 

      Puis elle se met à fouiner, les narines dilatées dans les blogs amis. Enfin, vous savez, ces lieux virtuels où il est si doux, à travers Gertrude, de se complaire dans quelques illusions de sentiments, de se forger des certitudes d’intelligence, de se vautrer dans la fatuité et l’autosatisfaction de ses traits d’esprit, de son pseudo pouvoir de séduction, dans la flatterie de l’attention d’autrui. Car, en ces lieux, le Capitaine marche dans l’ombre de Gertrude, nourrissant peu à peu les frustrations de son propre nombrilisme refoulé. Et il est si bon de s’adonner encore et encore à cette déambulation sous n’importe quel prétexte, y compris celui des quêtes désespérées d’un Capitaine à la dérive. Et, à nouveau, c’est toujours avec un plaisir et un émerveillement sans égal qu’elle s’abandonne aux pentes séductrices des  liens virtuels, au point de presque oublier l’objet de sa recherche. Ainsi, elle relit les belles histoires extralucides de la Magicienne, s’envole sur les tapis volants du verbe de Plaiethore, exerce ses mots laids chez Vincent, se rit (jaune) des misères d’Émile, fait la bête dans le cirque armengolien, se la joue vaine et virtuelle (et non vertueuse) chez Anne Hecdoth, brode quelque frivolité au fil rouge de la Mercière, s’enivre de rhum sur le pont du Cap’tain Tote , prend un bain de soleil chez Sophie, émet un popouet retentissant chez Ledif, fait une cure de thalasso (pour une remise en forme) dans la mare à Krapo, tricote en compagnie de Clothogancho ; Enfin, elle pleure abondamment sur les navigateurs disparus.

     

      Mais rien, toujours rien, aucun signe ne semble indiquer que le Capitaine diffère de Gertrude.

 

Au contraire, ce périple ne fait que la conforter dans l’idée que la confusion est totale, confusion de leurs identités et par là même confusion de son propre esprit, de son pauvre entendement de plus en plus emmêlé, brouillé, en vrac. Force est de constater que, où qu’elle aille, ses moindres paroles sont signées « Gertrude », que Gertrude se constitue comme la seule raison d’être de ses propos, le seul motif à son expression. C’est une évidence contre laquelle elle ne peut pas lutter : ne s’est-elle pas proclamée « Capitaine » parce que son unique cargaison était Gertrude ? Que Gertrude était le seul objet qu’elle avait à offrir au regard du monde ? N’était-il pas prévisible et même prévu que l’entreprise lui échappât ? La machine, dans ses illusions de maîtrise, s’est inexorablement emballée : Gertrude parle au fond de sa tête, souffre, aime ; elle est moqueuse, cynique ; elle se joue tellement du Capitaine que sans réfléchir cette dernière s’oublie en déposant un baiser sur le crâne pelé d’Hedgarallaan, comme s’il s’agissait de son propre amoureux ! Pour vous dire à quel point elle a perdu pied ! Heureusement que ce crâne extraterrestre, d’origine douteuse, est épousseté régulièrement par un Végétarien maniaque et idéaliste.

 

      Justement, au moment où elle réfléchit douloureusement à ces tristes constats, la voici en train d’errer dans le blog du susdit Végétarien, blog non moins tentaculaire et labyrinthique que celui de Gertrude. Pour tout vous avouer, elle aime bien s’y perdre de temps en temps et y chercher quelques échos à  ses noires pensées.

 

      C’est alors qu’elle a perdu tout espoir de trouver solution à son problème, qu’au fond d’une allée sombre, presque une impasse, elle tombe sur cette phrase : « C’est décidé. Je laisse filasser à la pouffiniaque mes cheveux… » Ce qui pourrait être traduit en banal langage panaméen dans le cerveau lent d’un Capitaine par une formule un peu simplifiée de ce genre : « À partir de maintenant, je me laisse pousser la tignasse. » Le mot « tignasse » semble particulièrement approprié à l’arrogance du propos original et condense à lui seul, pour le Capitaine, le concept de l’idéal inaccessible. Car cette assertion lancée par son auteur avec une grande désinvolture, comme une évidence presque futile, la renverse ! Et pour être tout à fait honnête, cela fait maintenant un certain temps, et un temps certain, que le Capitaine traîne ses guêtres dans cet article et y revient régulièrement. Et c’est à chaque fois un choc ! Un vrai choc ! D’abord un sentiment d’intense jalousie la submerge. Une tignasse ! Pensez-vous, une tignasse ! Ce genre d’attribut que certains ou certaines arborent sur leurs têtes naturellement, sans aucun effort et qui narguent ceux et celles comme le Capitaine qui ont en guise de cheveux quelques téguments pendants et ternes. Et particulièrement aujourd’hui, en ce mois de mai, cette lecture devient intolérable à un Capitaine, déjà déprimée et défrisée par ses dernières cogitations : Elle se sent perdre non seulement les quelques illusions de chevelure que lui procurait le printemps, mais aussi les quelques cheveux de plus qui, quotidiennement, restent lamentablement accrochés  à la brosse.

 

      Pourtant le mois de mai est le moment privilégié de l’année où le Capitaine quitte ce qu’il lui plait, y compris la cagoule en laine dans laquelle elle garde son cuir fragile et chevelu au chaud tout l’hiver, afin de faire un état des lieux capillaires aux reflets des premiers soleils. C’est aussi toujours à cette époque de l’année qu’elle casse son petit cochon volant, tirelire qu’elle a laborieusement remplie tout l’hiver, dans un traitement luxueux et onéreux mais à l’usage fastidieux et à long terme, dont le superbe packaging vente les vertus miraculeuses, toute convaincue qu’elle est d’acquérir au final la somptueuse crinière luisante de la blondasse sur la photo. Les seules choses qui lui donnent bonne conscience dans cet achat dispendieux et désespéré aux effets incertains, c’est, d’une part, de pouvoir prétendre avoir tenté d’inverser l’inéluctable destin de son cuir chevelu, d’autre part la satisfaction de garder les petits flacons vides du précieux produit, contenants aux multiples possibilités taxinomiques et gertrudiennes.

 

      Il réside cependant un paradoxe dans ces velléités récurrentes et illusoires du Capitaine à transformer ses piètres phanères en « chevelure » ou mieux encore en « tignasse indomptable » ou en quelques fantasmes « pouffiniaquistes », phénomènes dont certains se plaignent pour mieux se réjouir du désappointement de la masse d’individus à poils rares qui les envient avec un grand sentiment d’injustice : D’une part elle dépense des fortunes, qu’elle n’a pas, dans des produits de haute technicité pour fortifier les bulbes de ses maigres attributs capillaires, et, par ailleurs, elle ne laisse à ces derniers aucune chance de se développer au delà d’une demi-douzaine de centimètres ; ou, si elle l’a fait un jour, c’est qu’elle était très jeune, totalement inconsciente ou indifférente à l’effet désastreux que produisait sur le genre masculin sa coiffure informe, là où d’autres filles, à la pitié satisfaite et aux cheveux lâchés comme des lions, plaçaient leur principal atout de séduction.

 

      Bref, de ces quelques résolutions étouffées dans l’œuf (ou plutôt sur l’œuf) qui auraient été à même de prouver la constance d’un Capitaine dans la longueur et la suite de ses idées, il ne reste pas grand-chose, car elle opte vite pour la solution à court terme et sans grand lendemain de faire tailler aussi tôt fait et le plus court possible ses poils de tête, histoire d’en faire oublier par la structure de la coupe, la nature peu généreuse.

 

      Et pourtant, tout ce soin et cette attention portées, cet argent et cette énergie dépensés pour ce qui apparaît comme si peu de choses, toute cette mise en action de moyens et de stratégies pour de si maigres résultats, pour des effets si ténus que seule le Capitaine peut les constater, prouvent bien que ce « peu » tient une place particulière dans le sens de sa vie, que l’importance qu’elle donne à ses attributs capillaires n’est pas proportionnel à leur abondance mais plutôt à leur valeur symbolique.

 

      Sa crise de dépit passée, elle peut se saisir pleinement de ce nouvel éclairage et relire enfin la phrase de son ami Plaiethore dans tout ce qu’elle contient d’espoir, de vitalité, de force, de liberté et de singularité.

 

      Car il s’agit bien de cela, ne serait-ce que quand avec émotion, elle découvre, après deux mois d’enveloppements fastidieux, une fragile ligne de petits cheveux  à la lisière de son implantation, elle ne peut se défendre d’un sentiment de victoire et d’une puissance agissante. Car quoi de mieux que ses cheveux et la forme qu’elle leur choisit pour jouer de sa personnalité et, à travers ses apparences, en balancer le manifeste à la face du monde, pour mettre en exergue par leur coupe l’évidence de leur croissance incessante et proclamer ainsi son état de vivante ;et surtout exercer ce pouvoir que la mort n’aura pas : la liberté de décider dans une minute , dans une heure, dans un an et dans tous les temps qu’elle aura volé à la Faucheuse de se faire pousser la tignasse, de lâcher cette merveilleuse ingrate dans le naturel de sa pousse sauvage.

 

      Et, là, Gertrude, que la vie a quitté comme toute idée de chevelure, peut toujours essayer de se coller quelque postiche sur l’occiput, elle n’aura jamais plus la sensation fantastique de l’évolution de ce phénomène capillaire et rebelle sur son crâne pelé.

 

La Rose est à poil

La Noire compte ses poils

 

Peindre des coquillages.

JC, 2003, Sans titre, huile sur papier, 10,5 x 11 cm

               Comme les grands espaces, la chasse aux coquillages me manque énormément. Je crois que si j’habitais encore près d’un récif, on pourrait me trouver là à retourner les pierres éternellement. C’est une activité qui se pratique en solitaire, loin des préoccupations du monde, avec le seul bruit du ressac comme compagnie ; et, au fond, c’est le seul état véritable auquel j’aspire de tout mon être. État évidemment impossible, la vie en ayant décidé autrement pour moi.

.

1984: Trilogie.


Sans précaution d’usage.

Un thème.
Trois points de vue.

*


                 

                            Gertrude                                                                                    Judith                                                                                                                  

*1984, Photographie noir et blanc
dans l’Objectif de Jean-Louis,
génial Photographe.

ce ne sont pas des fils de titans qui l’ont frappés,
ni de fiers géants qui l’ont attaqué,
mais c’est Judith, fille de Merari,
qui l’a désarmé par la beauté de son visage.
Elle avait déposé son vêtement de deuil
pour le réconfort des affligés d’Israël,
elle avait oint son visage de parfums,
elle avait emprisonné sa chevelure sous un turban,
elle avait mis une robe de lin pour le séduire.

Sa sandale ravit son regard,
sa beauté captiva son âme…
et le cimeterre lui trancha le cou!

                                                                    JUDITH,16


Vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir.
René Char. La parole en archipel, 1962.

   

Trilogie : Concept Kargulien
Trilogie encore

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